Ø
Cet
épisode se situe juste après la parabole du bon Samaritain, qui faisait suite à
la question du scribe : « Que dois-je faire pour avoir en héritage
la vie éternelle ? » Et la réponse de Jésus : « Dans
la loi, qu’il y a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ? » Et la
réponse du scribe : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
cœur, de toute ton âme, de toute ta
force et de tout ton esprit ; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Ø
Des
commentateurs du texte disent qu’il faut tenir la parabole du bon Samaritain et
l’épisode de Marte et Marie ensemble, parce que l’évangéliste Luc les a
volontairement juxtaposés : parce que la parabole est l’illustration de
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et l’épisode de
Marthe et Marie est l’illustration de « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur,… »
Ø Cf. A. Grün, Lecture psychanalytique de la Bible, p. 107-111
Ø Marthe et Marie représentent deux types d’humanités, mais aussi deux aspects à l’intérieur de nous. Il y a une part en nous qui est plutôt Marthe, une part qui est plutôt Marie. Et ces deux parts se disputent la première place.
Ø Une différence fondamentale : Marie écoute, Marthe n’a pas le temps d’écouter, elle est trop affairée. Marthe pense que Jésus a besoin de bien manger et de se reposer, mais elle se garde bien de s’en enquérir auprès de lui. Elle projette sur lui ses propres besoins et sa propre vision de la situation, et agit en conséquence. De la sorte, elle fige Jésus dans le rôle d’hôte, le contraint à jouer un rôle précis dont il ne peut se départir . A. Grün : « Son hôte n’a qu’à se trouver bien chez elle et il doit, de son côté, apprécier Marthe comme une hôtesse excellente. » (op. cit., p. 108) Le centre de la situation n’est pas le Christ, c’est Marthe, le rôle qu’elle joue et qu’elle veut lui faire jouer. Et parce que Jésus refuse d’entrer dans ce rôle (il parle avec Marie), elle est mécontente et fait des reproches au Christ.
Ø
Une conclusion de l’épisode : A. Grün : « L’écoute
l’emporte sur l’action, qui par trop souvent impose à autrui ce dont
il ne voudrait vraiment pas. Ce qui est indispensable : c’est d’abord d’écouter
et de nous mettre à l’écoute de l’autre, avant d’entreprendre quoi que ce soit
pour lui. Sinon notre action servira seulement à nous justifier nous-mêmes,
pour apaiser notre mauvaise conscience, sans donner de réponse aux aspirations
d’autrui. » (Op. cit., p.
108-109)
Ø Autrement dit, Marthe n’est pas vraiment libre dans cette situation : elle joue un rôle, qui vise à se faire reconnaître par le Christ comme bonne hôtesse de maison. Elle joue un rôle qui vise à se mettre elle-même en évidence. Et par le rôle qu’elle joue, elle vise à faire entrer Jésus dans un rôle, elle ne le laisse pas libre, elle ne rejoint pas son attente. Mais Jésus déjouera le piège, à la fois avec une grande habileté et une grande délicatesse.
Ø Il y a une chose fondamentale que Marthe n’a pas compris : « Quand il (Jésus) entre dans une maison, c’est lui qui est l’hôte : il n’est pas dans la situation de celui à qui on puisse donner, mais il est celui qui ne peut faire que des largesses. Il est "le Seigneur" et le disciple doit suivre l’exemple de Marie. (…) Lorsque Jésus entre dans la maison, il ne faut pas commencer à se soucier et à s’agiter, mais il faut, à la manière de Marie choisir la meilleure part, il faut s’asseoir et écouter. » (André Charbonneau, Marthe et Marie accueillent Jésus)
Dans le passage de Marthe et Marie, on a deux manières d’accueillir Jésus, mais aussi deux manières d’accueillir la vie et les événements de la vie.
Ø
Jésus dit : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas ôtée »
« Marie a choisi, Marthe non. C’est ce que Jésus lui
montre. L’insatisfaction, la jalousie de Marthe envers Marie reflète sa division
intérieure : elle aimerait faire deux choses à la fois, être ailleurs
qu’elle n’est maintenant.» (A.
Grün, op. cit., p. 115) Sans l’avouer, elle aimerait être à la place de
Marie, mais ne se l’autorise pas. Marie a choisi, Marthe subit sa situation et
s’agite dans le mécontentement. Plus
encore, elle râle, et elle en vient à faire des reproches à Jésus : elle a
de la peine à admettre que Marie la laisse seule à faire le service, mais plus
encore que Jésus semble approuver cette situation.
Ø
Marthe
est absorbée :
elle n’est plus réellement présente à ce qu’elle fait, ni à Jésus. Il n’y a
plus que le rôle qu’elle joue. Absorbé, dans son sens premier signifie
« faire disparaître par incorporation » (Robert) Elle est dans un monologue
intérieur fait de colères et de reproches contre Marie et Jésus.
Ø
Il y a
une parole de Paul en Rm 14, 22-23 qui dit : « Heureux
celui qui ne se juge pas coupable au moment où il décide… Tout ce qui ne
procède pas de la bonne foi est péché » (bonne foi = conviction
profonde) Tout ce qui ne vient pas d’une conviction profonde, tout ce qui se
vit en désaccord avec le cœur profond est péché.
Marthe n’agit pas par conviction
profonde, mais par contrainte, et elle subit. Or, ce qui se vit dans la
contrainte, la division intérieure, devient tôt ou tard source d’aigreurs, de
jalousies, de mécontentements (cf. A. Grün,
op. cit., p. 116) Peu à peu,
nous développons une mentalité de victime, avouée ou non (victime des autres,
de la communauté, des autorités ecclésiales).
Ø
« "Marthe,
Marthe" Jésus l’appelle par son nom. Il s’adresse à sa personne
perdue là où il n’y avait plus qu’un rôle (de bonne maîtresse de maison).
"Réveille-toi toi, qui dors…", réveille-toi de l’ivresse de tes
soucis, des contraintes et de la course que tu t’imposes ! Sors de ces
jougs, de la manière de faire du monde et sois renouvelée dans ton discernement
de la volonté de Dieu. » (A. Grün,
op. cit., p. 119) Quand on est trop absorbé par notre tâche, au point
que nous ne soyons plus qu’un rôle, notre vrai moi est aussi absorbé, notre
vraie identité est mise dans l’ombre.
Ø Le stress que
j’éprouve dans la manière de vivre mes activités (travail, loisirs) vient
d’abord d’une pression intérieure, et non d’une contrainte extérieure. Il est clair que l’on a toujours tendance à
accuser le contexte défavorable. Mais rappelons-nous cette parole de St
Paul : « Ce n’est pas chez
nous que vous êtes à l’étroit, c’est dans votre cœur que vous êtes à
l’étroit. » Si j’ai pris l’habitude de travailler sous pression,
« ce ne sont pas tant les circonstances extérieures, c’est mon attitude
face à elles qui fait que je m’inquiète, m’agite et me mets sous pression. Si
je fais cela, c’est par culpabilité, c’est l’expression de ma division
intérieure » (124) Culpabilité vis-à-vis des attentes présumées des
autres, par rapport à des idéaux que je poursuis…
Ø
Pour
devenir libre, il faut « savoir renoncer, pouvoir dire non pour pouvoir dire oui…
Liberté de quitter, de s’arrêter, de dire : Cela suffit ! La grâce de
renoncer nous sort de nos dépressions et de nos "culpas" chroniques.
Elle suppose la capacité de choisir. » (A. Grün, op.
cit., p. 125)
Ø
Même
« ce qui m’arrive du dehors, ce que je dois faire, je puis le subir
passivement comme une victime ou choisir de l’assumer activement en étant
présent » (A. Grün, op. cit., p. 125)
« Je peux progresser
activement vers une maîtrise dynamique du temps, où je fais l’expérience de
pouvoir renoncer ou de dire oui… Toutefois, lorsque je me laisse envahir par
l’agression des circonstances, je découvre que je suis en lutte de rivalité
avec le temps, il me domine, il m’échappe. Par contre lorsque, comme Marie, je
me donne la possibilité de choisir, je vis une conversion, un changement
radical d’orientation. J’apprends à agir de l’intérieur, à partir du centre, là où Dieu vit en moi,
et non plus à "être agi" » (A. Grün, op. cit., p. 126)
Ø Jésus dit à
Marthe : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour beaucoup
de choses ; pourtant, il en faut peu, une seule même est nécessaire. »
Découvrir cette seule chose nécessaire, c’est entrer dans les valeurs du
Royaume, entrer dans le salut de Dieu :
« Le salut, c’est quitter l’agitation anxieuse et inquiète de
beaucoup de choses (v. 41), pour arriver à peu de choses et finalement une
chose nécessaire (v. 42) Découvrir quelle est la chose nécessaire, c’est me
poser la question : "Pour quoi est-ce le temps
maintenant ?" et cela suppose l’écoute de mon horloge interne, et la
prise de distance par rapport à mon bruit intérieur » (A. Grün, op. cit., p. 126)
Ø Choisir entre « s’agiter dans l’endurcissement ou choisir dans l’amour. » (A. Grün, op. cit., p. 129) Ces deux femmes, Marthe et Marie, sont en nous : « Chaque jour, sinon à chaque instant, ces deux âmes dans mon être se disputent, s’affrontent et se contredisent, et à chaque instant je peux choisir. Il faut vraiment le souligner, le répéter : je peux choisir. En dépit de toutes les preuves ou les évidences,…je peux choisir. Je suis lié continuellement à ce mystère effrayant de la liberté » (A. Grün, op. cit., p. 129)
Ø
Un
témoignage : « C’est
une personne professionnellement indépendante qui a été très active pendant
toute sa vie, et qui, à un âge où d’autres songent à prendre leur retraite, est
encore active dans de nombreux domaines. Dès son adolescence, me racontait-il,
il s’est soumis à une discipline de fer, au niveau du planning du temps, et il
avait maintenu ce programme toute sa vie. Un matin, il décida de méditer sur ce
que signifie vraiment s’aimer soi-même. "Pendant cette brève méditation
d’une demi-heure à peine" me raconta-t-il par la suite, "je réalisai
que le stress que je m’était imposé pendant toute ma vie constituait
littéralement une forme de cruauté contre moi-même. Je vis clairement que
l’univers voulait autre chose pour moi – une vie dans la sérénité et la
plénitude. Et je sentis, dans les instants qui suivirent, couche après couche
de stress qui tombaient, comme de vieilles pèlerines trouées. Je sentais tout
mon corps se relaxer, se dénouer de tous ces nœuds accumulés pendant si
longtemps. C’était extraordinaire. Je me relevai de mon siège, un homme
nouveau. Et depuis, je vis sans aucun stress temps. J’ai décidé de m’aimer un
peu plus. C’est là une première étape." » (P. Pradervand, Plus jamais victime,
p. 71-72)
Ø
La personne qui subit les événements, à la manière de
Marthe, au lieu de les choisir, tombe dans la victimisation. Les
caractéristiques de la personne qui se victimise : Elle subit les
situations, ou plutôt accepte de les subir. Résignation, soumission, fatalisme,
défaitisme, sentiment d’écrasement, apitoiement sur soi-même, pessimisme. Elle
rend souvent les autres responsable de ses problèmes. Là où la personne responsable trouve des solutions,
la victime trouve des excuses.
Ø La personne responsable cherche d’abord à se changer elle-même ; la victime cherche d’abord à changer les autres, elle voit prioritairement le problème en dehors d’elle.
Ø La victime rend les autres responsables de ce qui ne va pas, fait des autres des boucs émissaires. Si la pastorale dans la paroisse ne fonctionne pas, c’est à cause de Pierre, Paul ou Jacques, à cause des structures, à cause des responsables, à cause des autorités romaines, à cause des prêtres, à cause de…. Il y a parfois dans cette attitude du bouc émissaire une échappatoire à une authentique remise en cause personnelle, voire conversion personnelle.
Ø
P.
Pradervand : « D’une certaine façon, la personne qui se
réfugie dans le rôle de victime reste enfant, refuse de grandir. Ce n’est pas
une raison pour manquer de la plus tendre compassion à son égard. Car celui ou
celle qui est coincé(e) dans une attitude de victime est une personne qui a été
blessée par la vie, ou qui en a peur ; seul l’amour peut faire fondre la
peur, pas le jugement. » (op.
cit., p. 51)
Ø Nous sommes appelés à devenir des adultes responsables ; responsables « non pas dans le sens d’avoir causé le mal, mais d’être capable d’y réagir ou d’y répondre avec intelligence, créativité et amour. » (P. Pradervand, p. 41) Ne pas subir de façon défaitiste le mal qui nous a été fait. Je peux subir les événements douloureux de ma vie, et dans un premier temps, il est normal que je le fasse. Mais tôt ou tard, il faudra que je les choisisse, c'est à dire que je les intègre, que je les considère comme une partie intégrante de ma vie. Autrement dit, je vais dans l’avenir composer ma vie avec ces événements, et non pas dans le déni de ces événements. Choisir ou subir la vie…
Ø Nous ne sommes peut-être pas responsables d’être par terre, du mal qui nous a été fait, mais nous sommes responsables de ce que nous faisons lorsque nous sommes à terre.
Ø Dt 30, 15 : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur ». Il faut à moment donné choisir, faire œuvre de liberté, choisir la vie. Un oui à la vie, un oui créateur. « Il y a quelque chose de la sublimation dans ce "oui". (…) Dire "oui" est alors un acte créateur » (J. Arènes, Dépasser sa violence, p. 124)
Ø « C’est un choix que chacun, chacune peut faire à un moment ou à un autre de sa vie : vais-je me voir comme victime ou responsable ? C’est peut-être la décision la plus fondamentale que nous puissions prendre dans l’existence » (P. Pradervand, op. cit., p. 23)
Ø « Il faut sortir du rôle de victime pour devenir acteur. L’être humain est guéri lorsqu’il accepte la culpabilité. (…) En psychologie clinique, on dit que l’homme se libère d’une culpabilité injustifiée (et) qui entrave son existence lorsque de victime il devient acteur. Lorsqu’il assume sa faute et voit "la poutre dans son œil", il est sur le chemin de sa propre humanité » (Bethléem, mai 2001, p.18-19)
Ø Il y a sous-jacent au problème deux attitudes de fond par rapport à la vie, face à soi-même, face aux autres :
- une attitude de refus, de résignation, de défaitisme, de passivité. « L’attitude de victime est fondamentalement une attitude de négation face à la vie » (P. Pradervand, op. cit., p. 64) La vie, les personnes, les événements difficiles sont subis, comme à contrecœur avec une teinte de reproche vis-à-vis de Dieu.
- une attitude d’acceptation, d’accueil, d’ouverture. Un oui aux événements de la vie, aux personnes. Un oui qui n’est pas qu’une acceptation extérieure, mais un plein consentement. Un oui qui devient finalement porteur : Dis oui à la vie, et la vie te portera.
Ø
Il
y a dans le domaine de l’anthropologie une dimension que l’on appelle espérance, et qui va dans le sens de cette
attitude d’acceptation de la vie. C. J. Pinto de Olivera donne cette
définition générale de l'espérance, une définition lourde de
signification : l'espérance se caractérise comme «le courage ferme et lucide de s'accepter et de se vouloir créé
créateur, dans le temps et en communion avec les autres, malgré l'incertitude,
l'angoisse, l'incompréhension et la mort» (p. 99).
L'espérance présuppose et inclut l'acceptation de soi-même, avec ses grandeurs, ses limites, sa dimension historique: «Espérer se caractérise donc initialement comme l'acte d'accepter de vouloir vivre en homme, regardant en face la réalité effective de l'être humain, sa finitude et ses capacités d'infini; accepter et vouloir la condition humaine et les conditionnements individuels d'ordre culturel, familial, biologique» (Pinto de Olivera, p. 100). L'espérance est acceptation de se vouloir créé, adhésion au fait de ne pas être soi-même sa propre origine. Plus encore, l'être humain doit se reconnaître créé créateur [1], c'est-à-dire investi de responsabilité, appelé à la créativité, appelé à transformer respectueusement aussi bien son propre être que la société et le monde.
L’espérance est une manière de regarder le monde, de le regarder en quelque sorte avec les yeux de Dieu : Elle consiste dans une attitude non déterministe et non fataliste face à la vie, face aux événements et face aux autres être humains. L'espérance est une attitude positive, laissant toujours une porte ouverte face à l'avenir, toujours prête à accueillir un changement.
L'espérance est
un courage ferme s'affirmant malgré
l'incertitude, l'angoisse, l'incompréhension et la mort. Elle n'est pas
aveuglement, ou négation des difficultés, déceptions, drames, péchés ou du mal
présents en ce monde. Elle est un processus
fait de réussites et
d'échecs, d'accomplissements et de pertes, se déroulant comme une succession de
dépassements continuels. L'espérance est stimulation au décentrement de
soi-même et invitation à dépasser la compréhension actuelle des événements.
Elle est toujours un refus des
déterminismes, et un appel continuel au dépassement.
L'espérance s'oppose au fixisme et laisse toujours ouverte la possibilité d'un kairos, d'une nouveauté humaine. Cette
attitude d'ouverture est un dynamisme qui permet l'éclosion de nouvelles
créativités historiques.
Ø
P. Pradervand : « Personne ne peut traverser la vie
sans amasser quelques escarres, aussi privilégié soit-il de naissance ou de
fortune. La différence, c’est que l’attitude de victime pousse certains à
choisir d’encadrer leurs escarres et de les mettre sur la cheminée du salon où
il les contempleront toute leur vie en répétant à qui veut les entendre combien
leurs escarres les ont déformés, alors que d’autres transforment leurs escarres
en béquilles, et, un jour, jettent leurs béquilles aux orties. Comme l’a dit N.
Apter, on n’est pas responsable de ce que l’on a reçu, mais bien de ce que l’on
en fait. » (op.
cit., p. 84)
Maret Michel, Communauté du Cénacle
au Pré-de-Sauges
[1] Pinto de Olivera, p. 99-100 et note 1, emprunte cette idée de créer des créateurs à H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Genève, 1945, p. 244: «La création lui apparaîtra comme une entreprise de Dieu pour créer des créateurs, pour s'adjoindre des êtres dignes de son amour».