· Par sa mort et sa résurrection, le Christ nous apporte le Salut. St Paul dit dans la lettre aux Romains : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est le Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Jésus l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé ». (Rm 10, 9)
· Pour bien saisir le sens du mot salut, que l’on comprend souvent de manière très restrictive, il est bien de remonter aux langues d’origine de l’Écriture.
· Le terme sôteria grec ne signifie pas seulement le contraire de la perdition. Le terme contient une certaine idée de perfection, de plénitude : le salut, c’est l’intégrité, la santé parfaite du corps et de l’âme, l’immunité de tout défaut et de toute maladie. Le salut, c’est donc la plénitude de vie. Jésus a dit : « Je suis venu pour que vous ayez la vie, et que vous l’ayez en abondance » (Jn 10, 10). Le salut, c’est donc cette vie en abondance que Jésus veut nous donner.
· Jésus a repris à plusieurs reprises cette formule après des guérisons physiques : Ta foi t’a sauvé !
· Le salut, c’est l’être humain vivant pleinement de la vie de Dieu, l’homme parfaite image et ressemblance de Dieu, l’être humain pleinement en communion avec ses frères et sœurs et avec Dieu.
· Il est intéressant de relever que dans l’Évangile écrit en Syriaque, qui était une langue très proche de l’araméen parlé par Jésus, le terme sauver n’existe pas : il est exprimé par le verbe vivifier.
Rm 6, 3-11 : il s’agit du plus grand exposé baptismal de tout le NT. Tout le passage est construit sur le couple Mort – Vie.
Pour bien comprendre ce texte, il faut se rappeler que le verbe baptiser vient du grec baptô, qui signifie plonger, immerger. Être baptisé c’est donc être plongé ; plongé dans la mort et la résurrection du Christ.
3. « Plongés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort
que nous avons été plongés »
4. « Nous avons été ensevelis avec lui dans le baptême dans la mort, afin que comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions aussi dans une vie nouvelle », afin que nous vivions aussi dans une vie de ressuscité. La plongée par immersion dans l’eau du baptême nous ensevelit dans la mort du Christ, d’où nous ressortons par la résurrection avec lui. Cette résurrection devrait se traduire par une vie nouvelle. Le baptême nous incorpore au Christ, nous fait participer à son être, à sa vie de ressuscité.
V. 5. Utilise l’image
de la greffe : « Car si c’est une même plante (un même
être) avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la
sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable ».
Par le baptême, nous devenons un même être en croissance avec le Christ. Nous sommes comme greffés sur lui, greffés sur son Corps mystique qui est l’Église.
8. Nous appelle à vivre
conformément à ce que nous sommes : « Considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans
le Christ Jésus. »
Ceci a des conséquences pratiques pour notre vie de chaque jour. C. Duccaroz nous
interpelle : « Encore faut-il que nous vivions comme
des… vivants, et non pas comme des
condamnés à mort. Exister comme des être promis à l’éternité, c’est s’engager
en volontaires dans toutes les batailles pour la vie, déjà en ce monde-ci. Nous
ne pouvons pas laisser champ libre aux forces de mort qui gangrènent notre
société. Parce qu’il y eut Pâques, parce que nous sommes les enfants de la
résurrection, il nous faut lutter pour la vie sur tous ses fronts. »
· Pour
résumer ce passage de la lettre aux Romains, on peut dire que le
baptême nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ. Il nous fait
passer spirituellement avec le Christ par la mort et la résurrection. Ce
passage nous introduit dans une vie nouvelle, il fait de nous un même être en
croissance avec le Christ. Nous
sommes comme greffés sur le Christ. St Paul nous invite à vivre en conformité
avec ce que nous sommes, à vivre en ressuscités.
· La
résurrection n’est pas seulement pour nous une réalité future, mais une réalité
déjà présente. Il est vrai qu’elle n’est pas encore pleinement accomplie en
chacun jusqu’au passage par la mort corporelle. Nous sommes entre le déjà et le pas encore. Rm 6 exprimait bien ce déjà de la résurrection. Mais
il se retrouve dans d’autres textes :
Col 2, 12 : « Ensevelis avec lui lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru à la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts ». Croire en Jésus, croire en Dieu, c’est déjà être ressuscité, c’est accueillir en soi cette vie de Dieu sans fin.
Jn 5, 21 : « Celui
qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé a la vie éternelle, il
est passé de la mort à la vie ».
Jn 6, 54 : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour ». Ce passage exprime bien le déjà et le pas encore de la résurrection. La vie éternelle est déjà pour aujourd’hui.
·
Le cardinal Suenens a écrit en 1963 un texte qui met bien en évidence
le déjà de la résurrection : «La vie éternelle commence dès ici-bas.
[...] On ne comprend rien au sens
chrétien de l'existence tant qu'on ne réalise pas l'union entre ses deux
phases: la phase terrestre, toute provisoire, et la phase céleste, définitive.
Entre les deux, il n'y a pas de rupture: c'est la même vie divine qui commence
ici-bas dans la foi et qui s'achève dans l'éclat de la vision glorieuse du
ciel. A la mort, la croissance de cette vie cesse, mais son dynamisme éclate
et s'épanouit au grand jour».
·
Selon M. Zundel, la vie éternelle n'apparaît pas
tant comme une consolation future rendant plus supportable la vie présente,
mais comme une exigence pour aujourd'hui. Dans la pensée de Zundel, notre
vie comporte deux dimensions, auxquelles correspondent deux sortes de
morts:
- A sa dimension physiologique correspond la mort physique ou biologique. L'univers physique est comme le
placenta de notre condition corporelle: c'est lui qui nous permet de vivre en
nous procurant l'oxygène, l'eau, la nourriture, le soleil, etc. Le corps est
pour ainsi dire le cordon ombilical qui nous relie à cet univers physique. La
mort n'est que la rupture de ce cordon.
- L’être humain comporte aussi une dimension spirituelle, et
cette dimension spirituelle n'est pas atteinte par la mort physiologique. Par
contre, l'homme peut être vivant biologiquement, et être atteint de mort spirituelle. Celle-ci consiste
en une « mort-vivante de l'être », en une
« absence », un vide, un non-être, une mort avant la mort, une mort
avant même de vivre (cf. Mt 8, 22).
Mais si nous sommes vivants spirituellement, la mort biologique n'est alors
que la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers physique.
Cette mort, mettant un terme à la gestation qu'est l'existence terrestre,
apparaît comme une naissance à la vie définitive, un passage du monde
visible au monde invisible faisant continuer sous une forme transfigurée la vie
déjà commencée ici-bas.
·
Selon Zundel, la vie éternelle, ou sur-vie, commence sur cette terre:
nous ne serons vivants éternellement que si nous sommes réellement vivants
aujourd'hui. La vie éternelle commence en ce monde, elle est au-dedans de
nous, tout comme le Royaume de Dieu (Lc 17, 20-21):
« La
vie éternelle: on y est déjà ou pas du tout; on y est ou on n'y sera jamais.
[...] "La vie éternelle est au-dedans de vous"». « Il ne
s'agit pas, en effet, de connaître le lieu où nous irons après la mort, il ne s'agit
aucunement d'un après dans le temps ou dans l'espace, il s'agit d'un au-delà
qui est au-dedans. Cela veut dire qu'il s'agit de vaincre la mort ici-bas, dès
aujourd'hui, tellement que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons
après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort ». [1]
Cette
vie éternelle n'est pas un rallongement de notre vie biologique, elle est dépassement
de la biologie qui est en réalité un au-dedans de soi-même. Il s'agit d'une intériorité permettant d'être présents à une Présence en
nous.
« Le véritable au-delà est un au-dedans » [2]
« L’au-delà est au-dedans. Le ciel mûrit en nous, la
"survie" pénètre la vie, en l’arrachant à chaque instant à cette mort…» [3]
·
Entrer dans la vie éternelle, c'est devenir
vivants dès ici-bas, c'est vivre
dans l'Esprit. Il ne s'agit pas d'attendre la vie éternelle, mais d'y entrer
dès maintenant : « Il est
donc bien clair que la vraie question, c’est d’être un vivant avant la mort. Il
est bien vrai qu’on entre pas dans le ciel comme s’il s’agissait d’aller
quelque part. Il faut devenir le ciel… Il faut devenir la vie éternelle, il
faut la devenir dans tout son être ». (in Témoins d’une présence, p. 126-127)
·
Devenir la
vie éternelle, c'est choisir la vie et refuser la mort (cf. Dt 30, 15-20). C'est devenir
pleinement soi-même, transfigurer son existence, accepter de se faire
pleinement Homme, en refusant les actes qui ne sont pas à la hauteur de sa
dignité. Devenir la vie éternelle, c'est faire de son existence une symphonie
d'amour, de cet amour qui est plus fort que la mort.
·
Si nous sommes réellement vivants ici-bas, l'être humain est déjà tout
entier immergé dans l'immortalité, la mort n'est alors plus qu'un passage
: « La mort elle-même, dans cette perspective, cesse d'être une
contrainte puisque, tout à l'opposé, elle est simplement à la charnière du
monde visible et du monde invisible, l'envol d'un être qui ne dépend plus de
rien parce qu'il est tout entier porté dans l'oblation de son amour ».
(in Témoins
d’une présence. p. 127)
·
« Le Christ
affirme l’immortalité comme un devoir de nous vis-à-vis de Dieu. Ce
n’est pas pour apaiser notre faim de justice, mais la soif d’amour au Cœur de
Dieu, afin qu’il puisse vivre éternellement en nous. Il y a un vouloir-être
pour Dieu, un vouloir-vivre pour l’Esprit, un vouloir-subsister pour
l’Amour. » « L’affirmation de l’éternité de l’esprit n’est pas
l’affirmation de soi-même, mais de Dieu en soi » (in
Témoins d’une présence, p. 124)
« L’immortalité de la personne ne correspond pas du
tout à une consolation ni à un désir de récompense, ni au sens de la justice,
elle correspond à un devoir d’éternité » (in Témoins
d’une présence, p.125)
« Choisir la vie face à la mort, c’est refuser la mort spirituelle et consentir à se faire homme ; c’est aussi intégrer la mort physique dans la vie, en en faisant un acte suprême d’offrande et de libération » (in La pensée théologique, p. 255)
· « Si, en revanche, je consens à conquérir ma dignité, ma liberté et mon intériorité, je construis la vie, en communiant à des valeurs, dont je pressens (et je sais) qu’elles sont impérissables et absolues. C’est dire que l’homme a une puissance d’immortalité comme il a une puissance de liberté. C’est dire qu’il n’est immortel que s’il est vraiment homme » (in La pensée théologique, p. 255)
« Dès que l’homme se donne librement dans un acte de
bonté, il ouvre sa vie à l’éternité » (in
Témoins
d’une présence, p. 125)
·
Parlant du martyre de St Maximilien Kolbe, Zundel dit que « devant ce
geste suprême, on éprouve que l’amour est pus fort que la mort, et que la mort
(physique) est la libération de nos contingences et de nos frontières. En ce
sens, elle est le sommet de la vie » (in La pensée théologique, p. 258)
·
Certains saints ont leur corps qui ne s’est pas décomposé après leur mort ; on
peut voir cela comme un signe de cette vie éternelle qui avait rempli tout leur
être.
Zundel
commente la mort de St François : « Comment voulez-vous qu’un être qui s’est conquis lui-même, qui
a dépassé sa biologie, qui est devenu vraiment une source, une valeur
inépuisable, comment voulez-vous que la mort physique puisse atteindre quoi que
ce soit qui ait une existence
authentique en lui ? Il n’est que de regarder la mort de saint
François d’Assise, pour se rendre compte qu’en lui, tout est vivant. Il n’y a
pas une fibre de son être qui ne soit éternisée, il n’y a pas en lui le moindre
trouble, ni la moindre frayeur, mais l’allégresse, au contraire, du Cantique du
soleil qu’il demande à entendre chanter. Tout son être aspire à cette vision de
Celui qu’il n’a jamais cessé de porter en lui, dans ce ciel intérieur à
lui-même qui est l’habitation de la Très Sainte Trinité. » (in Témoins
d’une présence, p. 123-124)
« La mort de saint François est ici, selon le vœu de l’un de ses disciples : specchio e lume : miroir et lumière. Le consentement à la mort est , en lui, si entier et si paisible que l’on imagine difficilement une intégration plus parfaite. Il n’y a plus chez lui le moindre conflit entre la chair et l’esprit. La biologie est passée tout entière du côté de la lumière qui transparaît en elle. Elle a perdu ses limites et ses adhérences, sa pesanteur et sa gravitation égocentrique. Elle n’est plus que l’enveloppe ténue qui rattache, à peine, à l’arbre terrestre, le fruit qui a mûri au soleil de Dieu. Il suffira d’un souffle pour que la fine pellicule se fissure et qu’il tombe en l’éternité en laquelle il s’est changé. Un dernier appel, une dernière aspiration et tout est consommé. La dépouille qui gît maintenant sur la cendre, dans le crépuscule sonore dont l’alouette est le chant, respire la paix de l’offrande où la chair est dépassée. Instrument d’une liberté qui n’a cessé de grandir, elle a fini par s’identifier avec elle pour ne plus conspirer qu’à son accomplissement. Déliée par son achèvement même, des déterminismes qui lui donnèrent sa figure dès le sein maternel, elle semble disponible pour une nouvelle création où elle recevra le visage de l’esprit, qui s’est dégagé d’elle pour se la mieux unir en la libérant de soi » (in La pensée théologique, p. 258)
·
« Le temps, c’est simplement la distance de nous-mêmes à
nous-mêmes et le temps peut se
transformer en éternité dans la mesure où nous nous intériorisons »
« L’éternité, c’est la victoire sur le temps et c’est la victoire sur le
temps quand il n’y a plus d’écart entre l’homme et lui-même, entre l’homme et
Dieu, entre l’homme et son prochain » (M.
Zundel, in Témoins d’une présence, p. 127)
E. Leclerc, Sagesse d’un pauvre : « Il
y a un temps pour tous les êtres. Mais ce temps n'est pas le même pour tous. Le
temps des choses n'est pas celui des bêtes. Et celui des bêtes n'est pas celui
des humains. Et par-dessus tout et différent de tout, il y a le temps de Dieu
qui enferme tous les autres et les dépasse. Le cœur de Dieu ne bat pas au même
rythme que le notre. Il a son mouvement propre (...) Il nous est très difficile d'entrer dans ce
temps divin. Et cependant, là seulement nous pouvons trouver la paix. » (p.
65-66) Entrer dans le temps de
Dieu c’est entrer dans l’éternité.
L’être humain peut faire de ses infirmités, maladies, échecs, il peut faire de toutes ses épreuves des étapes initiatiques, en faire une actualisation du mystère pascal Mort / Résurrection. (cf. Olivier Clément, in Tychique 142, p. 25)
·
Le terme initiation au sens large désigne les
divers rites, souvent éprouvants, par lesquels un adolescent ou un postulant
est soumis pour être admis dans une communauté ou un groupement. Les rites
d'initiation se situent souvent aux moments clefs de l'existence humaine et
signifient la mort à un état de vie ainsi que le passage ou la naissance à
un nouvel état de vie meilleur (Passage de l’adolescence à l’âge
adulte) Ils existent dans pratiquement
toutes les religions, ainsi que toutes les
cultures.
·
Certaines
cultures n’ont pas de crises
d’adolescence, parce qu’elles ont des rituels initiatiques.
Selon M. Eliade, « tous ces rituels et symbolismes du "passage" expriment une conception spécifique de l'existence humaine : une fois né, l'homme n'est pas encore achevé; il doit naître une deuxième fois, spirituellement; il devient homme complet en passant d'un état imparfait, embryonnaire, à l'état parfait d'adulte. En un mot, on peut dire que l'existence humaine arrive à la plénitude par une série de rites de passage, en somme d'initiations successives ».[4]
L’être humain peut faire de ses infirmités, maladies, échecs, il peut faire de toutes ses épreuves des étapes initiatiques, en faire une actualisation du mystère pascal Mort / Résurrection. Faire de chacune de ces étapes une naissance à la vie divine, à la vie de ressuscité.
· Les douleurs que nous éprouvons sont les douleurs de l’enfantement. Elles sont les signes que quelque chose est en train de se passer ; signes que quelque chose, quelqu’un est en train de naître en nous.
Je rappelle les paroles du philosophe Malherbe : « La
vie humaine n'est-elle pas comme une grossesse? Quelque chose (quelqu'un?) vit
en nous, grandit, nous bouscule, force notre étonnement [...]. Quelque chose
qui, pour apparaître au grand jour, nous contracte, nous fait souffrir [...].
La souffrance de notre vie peut nous aveugler au point que nous refusons de
voir ce qui tente de naître en nous ». [5]
·
Une fois nés, nous ne sommes pas encore achevés. Nous
sommes appelé à naître à nous-mêmes, naître spirituellement, naître à la vie de
ressuscité, « naître d’en haut »
comme disait Jésus à Nicodème. Cela peut être un accouchement de toute une vie.
Et Jésus est en nous « l’accoucheur
de notre propre humanité » (C. Duccaroz).
Maret Michel, Communauté du Cénacle au
Pré-de-Sauges
[1] "L'expérience de la mort", op. cit., p. 53.
[2] in M. Donzé, Témoins d'une présence, Inédits de Maurice Zundel, t. II, Genève, 1987, p. 126.
[3] in La pensée théologique de Maurice Zundel, Pauvreté et libération, Genève, 1980-1981, p.256.
[4] Le sacré et le profane, Paris, 1965, p. 153.
[5] "Souffrances humaines et absence de Dieu", in G. Durand, J.-F. Malherbe, Vivre avec la souffrance.