1. La main
du Seigneur fut sur moi, il m’emmena par l’esprit du Seigneur,
et
il me déposa au milieu de la vallée,
une vallée pleine d’ossements.
2.
Il me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens.
Or, les ossements étaient très nombreux sur le
sol de la vallée,
et ils étaient complètement desséchés.
3.
Il me dit : « Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ? »
Je dis : « Seigneur
Yahvé, c’est toi qui le sais. »
4. Il me dit :
« Prophétise sur ces ossements.
Tu leur diras : Ossements
desséchés, écoutez la parole du Seigneur.
5. Ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces
ossements.
Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez.
6.
Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur
vous de la chair,
je tendrai sur vous de la peau, je vous
donnerai un esprit et vous vivrez,
et vous saurez que
je suis le Seigneur. »
7.
Je prophétisai comme j’en avais reçu l’ordre.
Or, il se fit un bruit au moment où je prophétisais ;
il y eut un frémissement et les os se
rapprochèrent les uns des autres.
8.
Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair
avait poussé,
et la peau s’était
tendue par dessus, mais il n’y avait pas d’esprit en eux.
9.
Il me dit : « Prophétise à l’esprit, prophétise,
fils d’homme.
Tu diras à l’esprit : ainsi
parle le Seigneur Yahvé ;
viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts,
et qu’ils vivent. »
10.
Je prophétisai comme il m’en avait donné l’ordre, et l’esprit vient en eux,
ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs
pieds : grande et immense armée.
11.
Alors il me dit : « Fils d’homme, ces ossements, c’est
toute la maison d’Israël.
Les voilà qui disent : Nos os sont
desséchés, notre espérance est détruite,
c’en est fait de nous.
12.
C’est pourquoi prophétise. Tu leur diras :
Ainsi parle le Seigneur Yahvé :
Voici que j’ouvre vos tombeaux ; je vais
vous faire remonter de vos tombeaux,
mon peuple, et je vous ramènerai sur le sol d’Israël.
13.
Vous saurez que je suis le Seigneur lorsque j’ouvrirai
vos tombeaux
et que je vous ferai remonter de vos tombeaux,
mon peuple.
14.
Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez, et je vous installerai
sur votre sol,
et vous saurez que moi, le Seigneur, j’ai parlé et je
fais, oracle du Seigneur.
Ø
Le
contexte de cet oracle est la Babylonie, environ 30 ans après la déportation,
donc après 30 ans d’exil. Une partie des déportés sont déjà morts. D’autres
sont nés dans ce pays étranger. L’espoir de revenir au pays d’Israël commence à
disparaître : Cf. v. 11 : « Nos os sont desséchés, notre
espérance est détruite, c’en est fait de nous. » Ézéchiel est le
premier prophète de la déportation, marque ainsi un tournant dans les œuvres
prophétiques. Il s’agit d’une prophétie qui vient rallumer l’espérance dans le
cœur des déportés.
Ø Ce passage est étroitement lié à Ez 33, 10-20 : « Nos péchés et nos
crimes pèsent sur nous ; c’est à cause d’eux que nous dépérissons. Comment
pourrions-nous vivre ? » « Par ma vie, oracle du Seigneur
Dieu, je ne prends pas plaisir à la mort
du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour
avoir la vie. Convertissez-vous, revenez de votre voie mauvaise. Pourquoi
mourir, maison d’Israël ? »
Et aussi à Ez 18 : « Qu’avez-vous à répéter ce
proverbe au pays d’Israël : "Les pères ont mangé des raisins verts,
et les dents des fils ont été agacées." ? Par ma vie, oracle du
Seigneur Yahvé, vous n’aurez plus à répéter ce proverbe en Israël. Voici, toutes
les vies sont à moi, aussi bien la vie du père que celle du fils, elles sont à
moi. »
Ce sont deux textes où le passé
semble conditionner le présent et fermer l’avenir. Les fautes passées pèsent comme un
déterminisme profond pour le présent. Il en découle un pessimisme profond, une
absence d’espoir. Les deux textes affirment le pouvoir créateur de la
conversion, du changement, car il supprime les déterminismes du passé. Ils
affirment que Dieu peut toujours créer un avenir nouveau, non
conditionné par le passé.
Ø Le thème de l’esprit est central en Ez 37 ; cet oracle est préparé par Ez 36, 26-27 : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit et je ferai que vous marchiez selon mes lois. » Ez 37 est comme une exégèse de ce don de l’esprit recréateur.
Ø Cet esprit est à la fois créateur et vivifiant : on peut repérer 2 étapes dans la réalisation de la prophétie : la reconstitution du corps (v. 7-8), puis l’animation de ce corps (V. 9-10). Cette dernière se réalise par un esprit créateur, vivifiant, qui vient dehors pour aller à l’intérieur du monde, et de l’être humain.
Ø L’esprit qui vient des « quatre vents » : il s’agit des 4 points cardinaux. L’expression veut signifier une universalité. L’esprit vient des 4 points de l’univers, il vient renouveler l’univers entier.
Ø Est à remarquer que l’esprit est suscité par la parole d’un homme, d’un prophète, et non directement par Dieu.
Ø
Les
ossements desséchés :
expriment une image la mort… mais aussi de la désespérance :
cf. v. 11 : « Nos os
sont desséchés, notre espérance est détruite, c’en est
fait de nous. » Autrement dit : en exil, nous sommes des
morts. Notre mort, c’est qu’il n’y a
plus d’espérance.
Ø
Les
os, c’est ce qui reste de l’homme après la mort. Selon la conception juive, les
os, ce n’est pas la destruction totale (il ne s’agit pas des os brûlés, les
cendres). Lorsqu’il reste des ossements, l’homme n’est pas tout à fait mort. Ce
reste est le gage de la résurrection.
Ø
Les
ossements desséchés, pour moi, dans ma vie, cela peut être :
- tout ce qui sape mon espérance, ne me permet pas d’avoir une vision
d’avenir ;
- tous les déterminismes liés à l’hérédité, au contexte dans lequel je
dois construire mon existence, et qui semblent empêcher la
vie ;
- tout ce qui en moi est comme
mort, sans vie, ce qui m’empêche de vivre vraiment ;
- le contexte dans lequel je vis, et qui peut être mortifère ;
- tout ce qui en moi, autour de moi, tue la vie.
Ø L’expression traduit une certaine insistance : la recréation ne va pas se faire en déniant la réalité, sans voir ce qui est source de mort, sans parcourir en tous sens ces lieux de mort, sans prendre conscience de l’ampleur de cette mort.
Ø
S. Paccot : « Choisir un chemin de vie, c’est
décider courageusement de vivre les étapes d’un deuil que l’on a occulté ou
d’aller retraverser les émotions qui ont été enfouies au fond de soi sans avoir
été vécues et qui deviennent de véritables chemins de mort » (Reviens
à la vie, p. 33)
Ø Pour renouer avec la vie, il faut retourner passer par les lieux de mort, en revivant les émotions qui ont été refoulées, à un moment où je ne pouvais ou ne voulais pas les vivre.
Ø C’est cette parole qui porte en elle-même la vie, une parole qui fait ce qu’elle dit :
v. 4 « Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur :
ainsi parle le Seigneur Yahvé à ces ossements… »
v. 14 :
« Moi le Seigneur, j’ai parlé et je fais. »
Ø Cette parole est prononcée par le prophète et non par le Seigneur. L’esprit est envoyé par l’intermédiaire d’un homme : c’est ainsi une parole humaine qui porte en elle une énergie divine.
Ø La création est normalement une action directe de Dieu. Les prophètes sont les représentants de Dieu sur la terre, représentants de la force créatrice de Dieu. Dieu veut se servir de l’homme, avoir l’homme comme partenaire : c’est le sens de la notion d’Alliance : il y a une réciprocité.
Ø
Pour bien comprendre
ce texte, ce qu’il signifie pour nous chrétiens, il faut avoir en arrière fond
le discours de Pierre après la Pentecôte : « Il se fera
dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai mon
Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront… »
(Ac 2, 17 ; reprise de la prophétie de Jl 3, 1-5)
Donc, en tant que chrétiens, ce rôle de prophète nous revient. Nous sommes appelés à être porteurs de la parole créatrice de Dieu, de cette parole qui porte en elle une énergie divine, qui fait ce qu’elle dit. Nous sommes des passeurs de vie, en tant que porteurs de la Parole de Dieu
Ø Les v. 5-10 dressent un tableau de la création (recréation) de l’être humain, un tableau plus détaillé que dans le récit de la création dans le livre de la Genèse. Et cette recréation se réalise par la parole de Dieu et l’esprit créateur.
Ø Ce tableau se déroule en 2 étapes : la reconstitution du corps, avec le rassemblement des os, les nerfs, la chair, la peau. Puis l’animation de ce corps, par l’esprit qui vient en lui. Cette recréation que Dieu veut réaliser en nous peut se réaliser dans le temps par étapes successives, en respectant le rythme de mon existence.
Ø v. 11-14 : Importance du dire, de la parole : revient 5 fois dans le passage : Il me dit, les voilà qui disent, tu leur dira, ainsi parle le Seigneur, j’ai parlé et je fais, prophétise (7 fois).
Ø Les ossements, c’est la toute la maison d’Israël. Les Israélites, parce qu’ils sont en exil, parce qu’ils n’ont plus d’espérance, se voient comme morts, comme des ossements desséchés.
Ø L’esprit créateur va venir remplacer le désespoir par une nouvelle espérance, par l’ouverture des tombeaux (= la libération de la captivité) et le retour sur la terre d’Israël.
Ø Les tombeaux reviennent 4 fois dans le passage ; 2 fois avec ouvrir, 2 fois avec remonter.
Ø Il y a en arrière fond un certain parallèle avec la sortie d’Égypte, lieu de captivité, de mort, et le passage par la mer Rouge, où Dieu a ouvert la mer devant le peuple, ainsi que la montée vers la Terre promise.
Ø Les tombeaux, ce sont les lieux où les morts sont « conservés », si l’on peut dire. Ce sont tous les lieux d’exil, d’enfermement, d’esclavage ; les lieux où la mort est entretenue, conservée, les lieux qui étouffent la vie.
Ø le sol revient 2 fois dans le passage : le retour à la vie, l’espérance retrouvée va se faire par la fin de l’exil et le retour sur la terre d’Israël. Il y a un parallèle entre sortir du tombeau et retourner sur la Terre promise.
Ø Le thème de la terre promise est très important dans l’AT. Il y a en arrière fond l’image du Paradis perdu. C’est la grande promesse faite déjà à Abraham, puis à Israël sorti d’Égypte, d’aller vers la Terre promise, une terre ruisselant de lait et de miel. Cette promesse sera toujours en arrière fond, durant tout l’AT.
Ø Au fil des siècles, cette notion de Terre promise va se spiritualiser. Avec le Christ, le Royaume terrestre, va devenir le Royaume des cieux. Et ce Royaume, il n’est pas dans un au-delà, dans le temps et dans l’espace, il est au-dedans de nous. Lc 17, 20-21 : « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : "Voici, il est ici ! » ou bien "Il est là !" Car voici que le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Ainsi, cette Terre promise se trouve au-dedans de nous, au plus profond de notre être. Nous avons à rejoindre cette partie de nous-même où Dieu habite et nous attend, cette partie de laquelle nous sommes un peu exilés ; rejoindre cette Terre promise où nous pouvons trouver le silence, le calme et la paix.
Ø St Augustin : « Je t'ai aimé bien tard, beauté ancienne et toujours nouvelle, je t'ai aimé bien tard! Tu étais au-dedans de moi-même. Et moi j'étais au-dehors de moi-même. C'était en ce dehors que je te cherchais, et me ruant sur ces beautés, pourtant créées par toi, j'y perdais ma propre beauté. Tu étais avec moi, mais moi je n'étais pas avec toi… . » [1]
Ø Il nous faut rejoindre cet au-dedans de nous-mêmes, cette Terre promise, pour trouver la vie, pour trouver la paix.
Ø M. Zundel : « Nous projetons notre vie au dehors. (…) En réalité, la vie est au dedans. » [2] « Passer du dehors au dedans, en faisant de notre existence une existence de don. » [3] Nous sommes appelés à passer de l’extériorité à l’intériorité. La vie éternelle, l’immortalité, n’est pas dans un au-delà, mais elle est dans un au-dedans, dans une intériorité qui a une dimension d’éternité.
Ø « Si l’on peut dire que l’immense majorité des hommes ne sont jamais des vivants - en ce monde, cela ne veut pas dire qu’ils ne le seront jamais sur un autre plan - si l’immense majorité des hommes sont des morts-vivants, s’ils sont morts avant de mourir, s’ils n’ont pas conquis la mort, s’ils ne l’ont pas vaincue, c’est cela la grande tragédie, finalement, c’est de n’avoir pas vaincu la mort durant la vie. L’immense majorité des hommes sont des cadavres d’humanité, et le vrai problème – comme je ne cesse de le dire – le vrai problème n’est pas de savoir si nous seront vivants après la mort, mais si nous seront vivants avant la mort… avant la mort. (…) C’est dans la mesure où on vaincra la mort durant la vie que l’on atteindra à un sommet d’où l’on pourra entrevoir l’horizon de l’immortalité comme une réalité d’ailleurs intérieure à nous-mêmes, car le véritable au-delà est un au-dedans… un au-dedans. »
Les morts, c’est ceux dont parle Jésus dans l’Évangile, quand il dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts, toi, suis-moi »
« Il est évident que si nous devons échapper à la mort, si nous devons la vaincre au cours de la vie, si nous ne devons pas être des cadavres d’humanité, comme le sont l’immense majorité des gens que se croient vivants, qui s’imaginent que c’est la mort qui est un mystère, alors que c’est la vie ; en réalité, nous ne connaissons pas la mort, parce que nous ne connaissons pas la vie ; c’est parce que la vie est une inconnue pour nous que la mort est une inconnue. Le mystère de la mort nous trouble parce que nous n’avons pas résolu l’énigme de la vie. Si nous étions des vivants, sans doute que la mort ne serait pour nous que le passage à un autre ordre de liberté, à une liberté plus ample. » [4]
Ø « Dès que l’homme se donne librement dans un acte de bonté, il ouvre sa vie à l’éternité. » (in M. Donzé , Témoin d’une présence, p. 125)
Ø « Choisir la vie face à la mort, c’est refuser la mort spirituelle et consentir à se faire homme ; c’est aussi intégrer la mort physique dans la vie, en en faisant un acte suprême d’offrande et de libération. » (in M. Donzé , Pauvreté et libération, p. 255
Maret Michel, Communauté du
Cénacle au Pré-de-Sauges
Parmi les pistes suivantes, en prendre une ou l’autre qui me parle plus particulièrement ou m’interpelle :
1. Quels sont pour moi ces
ossements desséchés ?
2.
Je peux méditer sur l’esprit créateur, qui peut faire toute chose
nouvelle, qui mettre en nous un cœur nouveau.
3.
Je peux méditer sur le rôle du prophète dans cette recréation, dans son
rôle de porteur de la Parole vivifiante et recréatrice.
En quoi
je me sens interpellé dans ce rôle de « passeur de vie » ?
4.
Je peux prier avec le tableau de la recréation de l’être humain des v.
5-10, éventuellement en lien avec les textes de la création d’Adam et Ève dans
le livre de la Genèse.
5. Quels sont pour moi, dans ma
vie, dans mon être, ces « tombeaux » de la prophétie ?
6. En quoi la parole du
Christ : « Laisse les morts enterrer leurs morts, toi, suis-moi »
m’interpelle ?
Y a-t-il des
morts que je dois quitter pour pouvoir emprunter un chemin de vie ?
7. Quelle est cette
« terre » - ce « sol » - sur laquelle je suis appelé à retourner ?
Je peux éventuellement prier
avec la parole du Christ, d’Augustin ou
de Zundel :
- Lc 17,
20-21 : « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas
observer, et l’on ne dira pas : "Voici, il est ici ! » ou
bien "Il est là !" Car voici que le Royaume de Dieu est
au-dedans de vous. »
-
St Augustin : « Je
t'ai aimé bien tard, beauté ancienne et toujours nouvelle, je t'ai aimé bien
tard! Tu étais au-dedans de moi-même. Et moi j'étais au-dehors de moi-même.
C'était en ce dehors que je te cherchais, et me ruant sur ces beautés, pourtant
créées par toi, j'y perdais ma propre beauté. Tu étais avec moi, mais moi je
n'étais pas avec toi… . »
(Confessions, livre X, XXVII, 38.Les Belles lettres, t.II, 1926)
-
M. Zundel : « Nous
projetons notre vie au dehors. (…) En réalité, la vie est au dedans. »
(in M. Donzé , Témoin d’une
présence, p. 122)
« Passer du dehors au dedans, en faisant de notre existence une
existence de don. » (Deuxième conférence donnée à Genève le
14.1.62)
8.
En quoi les paroles de Zundel sur les
morts – vivants me rejoint – m’interpelle ?