1. Introduction au chemin de la méditation par les sens

 

1. Trois paroles de trois grands maîtres spirituels

q      St Ignace : « Ce n’est pas, en effet, d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement. » (Deuxième annotation)

q      Thérèse d’Avila disait : « Sois amical avec ton corps pour que l’âme ait l’envie d’y vivre. »

q      Selon Tertullien, «la chair est le pivot du salut»  (De resurrectione carnis, 8, 2)

q      Autrement dit, le salut chrétien passe à travers notre corporéité, et non pas au-dessus. Notre tendance à nous chrétiens, c’est de court-circuiter cette dimension corporelle pour passer tout de suite au plus spirituel.  

 

2. Être présent à soi-même pour être présent à Dieu

q      St Augustin : «  Je t'ai aimé bien tard, beauté ancienne et toujours nouvelle, je t'ai aimé bien tard ! Tu étais au-dedans de moi-même. Et moi j'étais au-dehors de moi-même. C'était en ce dehors que je te cherchais (…). Tu étais avec moi, mais moi je n'étais pas avec toi… » (Confessions, livre X, XXVII, 38. Les Belles lettres, t. II, 1926)

St Augustin disait aussi: « Toi en effet - reconnaît Augustin en s'adressant directement à Dieu - tu étais plus intime que l'intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » (Confessions, III, 6, 11)

St Augustin disait encore : « Ne t’en va pas au-dehors, retourne en toi-même, la vérité habite en l’homme intérieur. »

q      Il y a de nombreuses méthodes de méditation, de méthodes pour faire silence. A ma connaissance, la plupart ont un dénominateur commun : il faut être présent à soi-même, habiter ses sens, pour être présent à Dieu. C’est peut-être étonnant pour certains, le chemin pour accéder au silence passe par les sens, par le corps. Cela se comprend mieux si l’on tient compte du fait que pour faire taire l’intellect, qui est un grand ennemi du silence, il faut enter dans les sens.

q      Le Dr Vittoz a développé une méthode thérapeutique centrée sur la réceptivité. Cette méthode a été utilisée pour la prière, dans plusieurs monastères. Le Dr Vittoz disait qu’il faut vivre dans le réel, vivre dans la sensation, être présent à son corps, pour être présent au monde, aux autres (et, en langage chrétien, à Dieu). La réceptivité aux sens permet la réceptivité au monde, aux autres et à Dieu.

La méditation par la voie des sens dispose à l’ouverture spirituelle, car elle met dans le réel, dans le moment présent. Or, ce n’est que dans le réel, dans le moment présent, que Dieu ne peut nous rejoindre. 

Vivre dans les sens, dans le moment présent, permet une unification de la personne, car lorsque l’on vit dans le passé ou dans l’avenir, on est dans une division intérieure ; le corps est ici, le psychisme est ailleurs.

3. Anthony de Mello : Le chemin des sens chemin vers lé Cœur profond

q      Anthony de Mello : « La tension nerveuse est un des plus grands ennemis de la prière. (…) Vous vous détendez lorsque vous revenez à vos sens, lorsque vous devenez aussi conscients que possible de vos sensations corporelles, des bruits autour de vous, de votre respiration, du goût de quelque chose dans votre bouche. Beaucoup trop de gens vivent trop dans leur tête : ils sont surtout conscients du raisonnement et du travail d’imagination qui se poursuivent dans leur tête et beaucoup trop peu conscients de l’activité de leurs sens. De là qu’ils vivent rarement dans le présent et presque toujours dans le passé ou dans l’avenir. (…) Pour réussir dans la prière, il est essentiel de développer l’aptitude à prendre contact avec le présent et à y demeurer. Et je ne connais pas de meilleure méthode pour y arriver que de sortir de votre tête pour retourner à vos sens» (Un chemin vers Dieu, p. 16-17)

q      « Dieu est le fondement de mon être, le Moi de mon moi ; et je ne puis descendre profondément en moi-même sans entrer en contact avec lui. «  Op. cit., p. 72)

q      Je vais distinguer ici, avec Anthony de Mello et de nombreux mystiques, prière et contemplation : « J’entends par prière une communication avec Dieu qui se produit surtout à l’aide de mots, d’images et de pensées. (…) La contemplation est une communication avec Dieu qui fait un usage minime des mots, des images et des concepts, ou se passe complètement de mots, d’image et de concepts. » (Op. cit., p. 35) C’est comme dans la vie de couple: il y a une communication qui se fait au moyen du langage, mais aussi une communication qui se situe au-delà des mots.

Par rapport à cela, D. Beauchamp met le doigt sur un écueil fréquent dans la prière des chrétiens : « Dans la spiritualité traditionnelle, l’oraison se construit souvent dans un contexte de dialogue, de relation je-tu. On parle à Dieu. On écoute sa Parole. On se met en disponibilité. N’y a-t-il pas un risque de céder au bavardage intérieur, à une gourmandise de Dieu qui cache alors un détour narcissique ? Dieu est alors moins l’Autre rencontré dans son altérité radicale que l’image idéalisée de soi. » (Les bruits du monde, in Christus N° 194, Avril 2002, p. 142)

Anthony de Mello : « Plusieurs mystiques nous disent qu’en plus de l’esprit et du cœur avec lesquels nous communiquons d’ordinaire avec Dieu, nous sommes doués, tous tant que nous sommes, d’un esprit mystique et d’un cœur mystique, d’une faculté qui nous permet de connaître Dieu directement, de la saisir et de l’intuitionner dans son être même, bien que d’une manière obscure, sans l’usage des pensées, des concepts et des images. »  (Op. cit., p. 35-36) Cette faculté s’appelle le Cœur, ou le Cœur profond. « Chez la plupart d’entre nous, ce Cœur demeure endormi et non développé. S’il allait se réveiller, il tendrait sans cesse vers Dieu, et il ferait s’élancer vers lui tout notre être, si nous lui donnons la chance. » (Op. cit., p. 36)

« Aussi longtemps que la machine de votre esprit continuera à brasser des millions de pensées et de mots, votre esprit mystique, votre Cœur demeurera sous-développé. Voyez combien sont aigus les sens de l’ouïe et du toucher chez un aveugle. Ayant perdu la faculté de voir, il a dû développer ses autres facultés de perception. Il se produit dans le domaine de la mystique quelque chose d’analogue. Si nous pouvions devenir mentalement aveugles, pour ainsi dire, si nous pouvions bander les yeux de notre esprit lorsque nous communiquons avec Dieu, nous serions contraints de développer quelque autre faculté pour communiquer avec lui – une faculté qui, au dire de plusieurs mystiques, aspire déjà à s’élancer vers lui pourvu qu’on lui donne la chance de se développer : le Cœur. » (Op. cit., p. 37-38)

4. L’incarnation: Dieu présent dans la chair humaine

q      Anthony de Mello : « N’oublions pas trop facilement qu’une des grandes leçons de l’Incarnation, c’est que Dieu se trouve dans l’ordinaire. Vous désirez voir Dieu ? Regardez le visage de l’homme qui est à vos côtés. Vous voulez entendre Dieu ? Ecoutez le cri d’un enfant, un rire sonore dans une fête, le bruissement des arbres sous le vent. Vous voulez sentir Dieu ? Tendez la main pour saisir quelqu’un. (…) Ou tout simplement calmez-vous, prenez conscience des sensations de votre corps, sentez la toute-puissance de Dieu à l’œuvre en vous et à quel point il est près de vous. Emmanuel. Dieu avec nous. » (Op. cit., p. 61-62)

q      L’évangéliste St Jean centre très fort le mystère de l’Incarnation sur le voir, entendre, toucher. 1 Jn 1, 1-3 : « Ce qui était  dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie – car la vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons. »

5. Distractions : Une épine s’enlève par une autre épine

q      Il y a un dicton des maîtres hindous qui dit : « Une épine s’enlève par une autre épine. »

q      Ce dicton signifie qu’il faut chasser une pensée par une autre pensée. Concrètement, il n’est pas possible de maintenir son esprit vide, dans l’absence totale de pensée. Quelque chose doit capter son attention. C’est le but du recours aux sens. Celui-ci permet de canaliser l’attention, et d’endiguer le flot de pensées qui surgissent constamment, et de l’orienter vers le réel, vers le présent.

q      Dans cette même ligne, il est utile de diriger son attention sur une icône, sur laquelle on peut revenir chaque fois que l’on est distrait. Ou, dans la ligne des Récits d’un pèlerin russe, la prière de Jésus ou toute autre courte formule de prière répétée inlassablement permet aussi de centrer son attention, et de faire taire le discours de l’intellect (cf. aussi la prière du Rosaire)


6. Exercice de silence par les sens

q      F. Carrillo : « Le silence s’apprend d’abord à travers la posture de son corps. C’est quand le corps est silencieux, ordonné au seul travail de l’inspir et de l’expir, que le silence gagne les pensées, que l’apaisement survient. » (Le silence, un artisanat du quotidien, in Itinéraires N° 55, 2006, p. 4)

q      Il faut donc prendre une posture confortable, le dos droit, une position que je peux garder à peu près un quart d’heure. Il n’est pas bon de trop changer de position. Grégoire le Sinaïte, un Père du désert explique cela par une image : « Les arbres qu’on transplante souvent ne peuvent pas prendre racine. » (in E. Ingold, Petits exercices de méditation, p. 26)

q      Je commence par quelques respirations profondes et conscientes. Je peux sentir la chaleur, l’humidité de l’air. Je passe maintenant d’un endroit à l’autre du corps, de la façon la plus précise possible, en omettant aucun élément, et en m’arrêtant 2 à trois secondes à chaque endroit. Je peux commencer par les orteils d’un pied, la cheville… et remonter le long du corps, élément par élément…

 

Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges