q Dieu se fait homme pour nous révéler le visage de Dieu. Selon la lettre aux Hébreux, le Christ est « l’image du Dieu invisible. » « Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance. » (He 1, 3) Jésus dira lui-même : « Qui me voit, voit le Père.»
q Il y a deux manières d’aborder le mystère de Noël : Selon la première, Dieu, en se faisant homme, abandonne une part de ce qu’il est, sa grandeur, sa majesté, sa toute-puissance. Selon la deuxième, l’enfant nouveau-né dans une crèche, fragile, dépendant de Marie, tout petit, ne trahit pas le visage de Dieu, mais nous dévoile précisément quelque chose de ce visage, et quelque chose de fondamental : la fragilité, la pauvreté de Dieu. Le Dieu révélé dans les Évangiles est un Dieu paradoxal : sa toute-puissance se déploie dans la faiblesse, l’apparente fragilité. L’infiniment grand qui se fait tout petit. Le Maître et Seigneur qui se fait serviteur. Celui qui est depuis toute éternité, qui n’a pas de commencement naît en Marie.
q Le thème de la pauvreté, de la fragilité de Dieu était cher à Maurice Zundel : selon lui, Noël c’est « la révélation de la Pauvreté de Dieu à travers une pauvreté humaine. » « Le Christ a été toute pauvreté à la Crèche, à Nazareth, à l’Agonie, sur la Croix. Sa pauvreté correspond à la pauvreté de la Trinité. »
Zundel affirmait encore : « Je crois à la fragilité de Dieu parce que, s’il n’y a rien de plus fort que l’amour, il n’y a rien de plus fragile. Dieu fragile, c’est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve et la plus essentielle de l’Évangile : un Dieu fragile est remis entre nos mains. » « La grandeur de Dieu, c’est qu’il est tout Amour et la grandeur de Dieu, c’est qu’il n’a rien. La grandeur de Dieu, c’est qu’il donne tout. (…) Et c’est justement à cette grandeur que Dieu nous appelle. »
q Claudel disait que la Toute-Puissance de Dieu s’arrête à la porte de notre cœur. Il y a là un espace sacré qu’il ne violera pas. L’amour ne s’impose pas.
q C'est pourquoi cette même Toute-Puissance de Dieu refuse d’utiliser la violence, la destruction. Elle ne peut que rester amour. Néanmoins, Dieu arrive à ses fins, il réalise ses projets et ses promesses malgré cette fragilité, malgré cette apparente impuissance. Le salut de l’homme adviendra par ce mystère de Noël et le mystère pascal.
q Bernard Ugeux a écrit des paroles qui vont dans le même sens. « C’est dans nos fragilités que Dieu nous attend. Pour nous en libérer, ou pour nous donner la force de porter avec courage ce qui est dur, lourd, pénible, parfois blessant dans notre vie humaine. Et nous faire goûter ainsi sa naissance dans notre humanité. »
« Le Fils de Dieu, à la plénitude des temps fixée dans la profondeur du plan divin, a épousé la nature humaine pour la réconcilier avec son créateur ; c’est ainsi que le démon, inventeur de la mort, allait être vaincu par cette nature même qu’il avait vaincue.
A la naissance du Seigneur, les anges bondissent de joie et chantent : Gloire à Dieu dans les hauteurs ; ils annoncent : Paix sur la terre aux hommes que Dieu aime. Ils voient en effet la Jérusalem céleste qui se construit avec toutes les nations du monde. Combien la pauvre humanité doit-elle se réjouir devant cette œuvre inouïe de la bonté divine, puisque celle-ci inspire une telle joie à la nature sublime des anges eux-mêmes !
Mes bien-aimés, il nous faut rendre grâce à Dieu le Père, par son Fils, dans l’Esprit Saint ; avec la grande miséricorde dont il nous a aimés, il nous a pris en pitié, et alors que nous étions morts par suite de nos fautes, il nous a faits revivre avec le Christ pour que nous soyons en lui une nouvelle création, une nouvelle œuvre de ses mains.
Rejetons donc l’homme ancien avec ses agissements, et puisque nous sommes admis à participer à la naissance du Christ, renonçons à notre conduite charnelle.
Chrétien, prends conscience de ta dignité. Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en revenant à la déchéance de ta vie passée. Rappelle-toi à quel chef tu appartiens, de quel corps tu es membre. Souviens-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres, pour être transféré dans la lumière et le royaume de Dieu. Par le sacrement du baptême, tu es devenu temple du Saint-Esprit. »
Chers frères et sœurs,
« Pour Marie, arrivèrent les
jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier-né; elle
l'emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n'y avait pas de place
pour eux dans la salle commune » (cf. Lc 2, 6ss). De manière toujours nouvelle,
ces mots nous touchent le cœur. Il est arrivé le moment annoncé par l'Ange à
Nazareth : « Tu vas enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera
grand, il sera appelé Fils du Très-Haut » (cf. Lc 1, 31). Il est arrivé le
moment attendu par Israël depuis tant de siècles, durant tant d'heures sombres
- le moment attendu en quelque sorte par toute l'humanité à travers des figures
encore confuses : le moment où Dieu prendrait soin de nous, où il ne serait
plus caché, où le monde deviendrait sain et où il renouvellerait tout. Nous
pouvons imaginer par quelle préparation intérieure, avec quel amour Marie est
allée au devant de cette heure. La courte notation « elle l'emmaillota » nous
laisse entrevoir une part de la joie sainte et de l'empressement silencieux de
cette préparation. Les langes étaient prêts pour que l'enfant puisse être bien
accueilli. Mais dans la salle commune, il n'y avait pas de place. D'une certaine
façon, l'humanité attend Dieu, elle attend qu'il se fasse proche. Mais quand
arrive le moment, il n'y a pas de place pour lui. Elle est si occupée
d'elle-même, elle a besoin de tout l'espace et de tout le temps de manière si
exigeante pour ses propres affaires qu'il ne reste rien pour l'autre - pour le
prochain, pour le pauvre, pour Dieu. Et plus les hommes deviennent riches, plus
ils remplissent tout d'eux-mêmes. Et moins l'autre peut y entrer.
Dans son Évangile, saint Jean,
allant à l'essentiel, a approfondi la brève allusion de saint Luc sur la
situation à Bethléem : « Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas
reçu » (1, 11). Cela concerne d'abord Bethléem : le Fils de David vient dans sa
ville, mais il doit naître dans une étable, parce que, dans la salle commune,
il n'y a pas de place pour Lui. Cela concerne ensuite Israël : l'envoyé vient
chez les siens, mais on ne le veut pas. Cela concerne en réalité l'humanité
tout entière : Celui par lequel le monde a été fait, le Verbe créateur, entre
dans le monde, mais il n'est pas écouté, il n'est pas accueilli.
Ces paroles, en définitive, nous
concernent nous, chacun en particulier et la société dans son ensemble.
Avons-nous du temps pour le prochain qui a besoin de notre parole, de ma
parole, de mon affection ? Pour la personne souffrante qui a besoin d'aide ?
Pour le déplacé ou le réfugié qui cherche asile ? Avons-nous du temps et de
l'espace pour Dieu ? Peut-il entrer dans notre vie ? Trouve-t-il un espace en
nous, ou avons-nous occupé pour nous-mêmes tous l'espace de notre réflexion, de
notre agir, de notre vie ?
Grâce à Dieu, l'élément négatif
n'est pas l'unique ni l'ultime que nous trouvons dans l'Évangile. De même qu'en
Luc nous rencontrons l'amour de la Vierge Mère Marie et la fidélité de saint
Joseph, la vigilance des bergers ainsi que leur grande joie, de même qu'en
Matthieu nous assistons à la visite des Mages, pleins de sagesse, venus de
loin, de même aussi Jean nous dit : « Mais à tous ceux qui l'ont reçu, ... il
leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (1, 12). On trouve des
personnes qui l'accueillent et ainsi, à partir de l'étable, de l'extérieur,
grandit silencieusement la maison nouvelle, la cité nouvelle, le monde nouveau.
Le message de Noël nous fait reconnaître l'obscurité d'un monde clos, et il
illustre ainsi, sans aucun doute, une réalité que nous rencontrons
quotidiennement. Mais il nous dit aussi que Dieu ne se laisse pas mettre
dehors. Il trouve un espace, même s'il faut entrer par une étable; on trouve
des personnes qui voient sa lumière et qui la transmettent. A travers la parole
de l'Évangile, l'Ange nous parle à nous aussi et, dans la sainte liturgie, la
lumière du Rédempteur entre dans notre vie. Que nous soyons bergers ou sages -
sa lumière et son message nous appellent à nous mettre en chemin, à sortir de
notre enfermement dans nos désirs et dans nos intérêts, pour aller à la
rencontre du Seigneur et pour l'adorer. Nous l'adorons en ouvrant le monde à la
vérité, au bien, au Christ, au service des personnes marginalisées, dans
lesquelles Lui nous attend.
Dans certaines représentations de
la Nativité à la fin du Moyen-Âge et au début de l'époque moderne, l'étable
apparaît comme un palais un peu délabré. Si l'on peut encore en reconnaître la
grandeur d'autrefois, il est maintenant en ruines, les murs sont effondrés - il
est précisément devenu une étable. Bien que n'ayant aucun fondement historique,
cette interprétation exprime cependant sur un mode métaphorique quelque chose
de la vérité qui se cache dans le mystère de Noël. Le trône de David, auquel
était promis une durée éternelle, est vide. D'autres exercent leur domination
sur la Terre Sainte. Joseph, le descendant de David, est un simple artisan; le
palais est, de fait, devenu une cabane. David lui-même était à l'origine un
pasteur. Quand Samuel le chercha en vue de l'onction, il semblait impossible et
contradictoire qu'un jeune berger comme lui puisse devenir celui qui porterait
la promesse d'Israël. Dans l'étable de Bethléem, de là où précisément tout est
parti, la royauté davidique [issue du roi David] renaît de façon nouvelle -
dans cet enfant emmailloté et couché dans une mangeoire. Le nouveau trône d'où
ce David attirera le monde à lui est la Croix. Le nouveau trône - la Croix -
correspond au nouveau commencement dans l'étable. Mais c'est précisément ainsi
qu'est construit le vrai palais de David, la véritable royauté. Ce nouveau
palais est tellement différent de la façon dont les hommes imaginent un palais
et le pouvoir royal. Il est constitué par la communauté de ceux qui se laissent
attirer par l'amour du Christ et, avec Lui, deviennent un seul corps, une
humanité nouvelle. Le pouvoir qui vient de la Croix, le pouvoir de la bonté qui
se donne - telle est la véritable royauté. L'étable devient palais - à partir
de ce commencement, Jésus édifie la grande et nouvelle communauté dont les
anges chantent le message central à l'heure de sa naissance : « Gloire à Dieu
au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes, qu'il aiment », aux
hommes qui déposent leur volonté dans la sienne, devenant ainsi des hommes de
Dieu, des hommes nouveaux, un monde nouveau.
Dans ses homélies de Noël,
Grégoire de Nysse a développé la même perspective en partant du message de Noël
dans l'Évangile de Jean : « Il a planté sa tente parmi nous » ( 1, 14).
Grégoire applique ce mot de tente à la tente de notre corps, devenu usé et
faible, toujours exposé à la douleur et à la souffrance. Et il l'applique au
cosmos tout entier, lacéré et défiguré par le péché. Qu'aurait-il dit s'il
avait vu les conditions dans lesquelles se trouvent aujourd'hui la terre en
raison de l'utilisation abusive des ressources et de leur exploitation égoïste
et sans aucune précaution ? De manière quasi prophétique, Anselme de Canterbury
a un jour décrit par avance ce que nous voyons aujourd'hui dans un monde pollué
et menacé dans son avenir : « Tout ce qui avait été fait pour servir à ceux qui
louent Dieu était comme mort, avait perdu sa dignité. Les éléments du monde
étaient oppressés, avaient perdu leur splendeur à cause de l'excès de ceux qui
les asservissaient à leurs idoles, pour lesquelles ils n'avaient pas été créés
» (PL 158, 955 ss). Ainsi, selon la vision de Grégoire, dans le message de
Noël, l'étable représente la terre maltraitée. Le Christ ne reconstruit pas un
palais quelconque. Il est venu pour redonner à la création, au cosmos, sa
beauté et sa dignité : c'est ce qui est engagé à Noël et qui fait jubiler les
anges. La terre est restaurée précisément par le fait qu'elle est ouverte à
Dieu, qu'elle retrouve sa vraie lumière; et, dans l'harmonie entre vouloir
humain et vouloir divin, dans l'union entre le haut et le bas, elle retrouve sa
beauté, sa dignité. Aussi, la fête de Noël
est-elle une fête de la création restaurée. À partir de ce contexte, les Pères
interprètent le chant des anges dans la Nuit très sainte : il est l'expression
de la joie née du fait que le haut et le bas, le ciel et la terre se trouvent
de nouveau unis ; que l'homme est de nouveau uni à Dieu. Selon les Pères, le
chant que désormais les anges et les hommes peuvent chanter ensemble fait
partie du chant de Noël des anges; c'est ainsi que la beauté du cosmos
s'exprime par la beauté du chant de louange. Le chant liturgique - toujours
selon les Pères - possède une dignité particulière parce qu'il unit le chant de
la terre aux chœurs célestes. C'est la rencontre avec Jésus Christ qui nous
rend capables d'entendre le chant des anges, créant ainsi la véritable musique
qui disparaît quand nous perdons la possibilité de chanter ensemble et d'écouter
ensemble.
Dans l'étable de Bethléem, le
ciel et la terre se rejoignent. Le ciel est venu sur la terre. C'est pourquoi,
de là émane une lumière pour tous les temps; c'est pourquoi, là s'allume la
joie; c'est pourquoi, là naît le chant. Au terme de notre méditation de Noël,
je voudrais citer une parole extraordinaire de saint Augustin. Interprétant
l'invocation de la Prière du Seigneur : « Notre Père qui est aux cieux », il se
demande : quel est ce ciel ? Où est-il ce ciel ? Et suit une réponse étonnante :
« ... qui est aux cieux - cela signifie : dans les saints et dans les justes.
En effet, les cieux sont les corps les plus élevés de l'univers, mais, étant
cependant des corps, qui ne peuvent exister sinon en un lieu. Si toutefois on
croit que le lieu de Dieu est dans les cieux comme dans les parties les plus
hautes du monde, alors les oiseaux seraient plus heureux que nous, parce qu'ils
vivraient plus près de Dieu. Mais il n'est pas écrit : ‘Le Seigneur est proche
de ceux qui habitent sur les hauteurs ou sur les montagnes, mais plutôt : ‘Le
Seigneur est proche du cœur brisé' (Ps 34 [33], 19), expression qui se réfère à
l'humilité. Comme le pécheur est appelé ‘terre', ainsi, à l'inverse, le juste
peut être appelé ‘ciel' » (Serm. in monte II 5, 17). Le ciel n'appartient pas à
la géographie de l'espace, mais à la géographie du cœur. Et le cœur de Dieu,
dans cette Nuit très sainte, s'est penché jusque dans l'étable : l'humilité de
Dieu est le ciel. Et si nous entrons dans cette humilité, alors, nous toucherons
le ciel. Alors, la terre deviendra aussi nouvelle. Avec l'humilité des bergers,
mettons-nous en route, en cette Nuit très sainte, vers l'Enfant dans l'étable !
Touchons l'humilité de Dieu, le cœur de Dieu ! Alors, sa joie nous touchera et
elle rendra le monde plus lumineux. Amen.