Le
terme bonheur date à peu près du XII°
siècle; il est composé de bon et de heur.
Et heur vient du latin augurium, qui signifie augure, présage. Donc, dans un sens premier, bonheur signifie bon présage,
bonne chance, bonne aubaine; cela ne va pas très loin... (= gagner le gros
lot dans une loterie). Dans un sens second, le bonheur désigne d'après le Petit
Robert "l'état de la conscience pleinement satisfaite"; selon le Larousse, un "état de complète
satisfaction, de plénitude". C'est déjà mieux, mais est-ce suffisant ?
En
grec, la particule eu signifie bon, bien, heureux. Rappelons que eu-thanasie désigne, au sens
étymologique, bonne mort, belle mort, ou
mort heureuse. Eubios signifie la bonne vie, la vie heureuse.
On peut partir d'une
constatation universelle de l'expérience humaine: Tout être humain aspire au bonheur. Blaise Pascal allait jusqu'à affirmer que tous les hommes cherchent à
être heureux, même celui qui décide de mettre fin à sa vie.
Au
plan biblique, le premier mot des
Psaumes est heureux ! (Ascher)
(Ps 1, 111, 118). Le premier mot du premier discours de Jésus en Mt est heureux ! (makarios).
Dans l'antiquité grecque, la question du bonheur était la question
centrale des philosophes. Aristote
consacre au bonheur le premier et le dernier livre de l'Ethique à Nicomaque.
Saint
Augustin constatait l'unanimité des
êtres humains dans la recherche du bonheur: "Tous, certainement, nous voulons vivre heureux! Dans le genre humain,
il n'est personne qui ne donne son assentiment à cette proposition avant même
qu'elle ne soit pleinement énoncée"; à la question difficile
concernant ce qu'il convient de demander à Dieu dans la prière, Augustin répond
en trois mots: "Ora beatam vitam"
"Demandez la vie heureuse".
Pour
Saint Thomas, le Traité de la
béatitude est la clef de voûte de l'édifice moral dans la Somme théologique.
Selon lui, la fin ultime de l'homme est la béatitude, le bonheur parfait.
On peut donc dire que le bonheur est une question
fondamentale de l'existence humaine.
"Tous
les hommes sont d'accord sur le fait de bien vivre et de réussir à être
heureux. Par contre, concernant la nature du bonheur, on ne s'entend plus"
(Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 2, 1095, a. 20). Tous cherchent le bonheur,
mais tous ne le cherchent pas de la même manière, ni au même endroit.
Cf. Hebdo 52 du
24.12.98, p. 44: Sous les cocotiers, la félicité; Club Med: Le
bonheur couché. Dans l'Antiquité grecque, Thalès de Milet donne sa propre conception du bonheur: "Qui est heureux ? L'homme bien portant,
riche et instruit". Des conceptions un peu réductrices du bonheur…
Dans
notre culture occidentale, le
bonheur est conçu de manière individualiste : selon un article d'Actualité
Religieuse (abrégé AR par la suite) 144, p. 17, pour les Américains, le bonheur
réside principalement dans le respect et l'estime de soi, dans la réalisation
de soi; dit autrement, le bonheur consiste dans l'intégration de sa propre
personnalité physique, psychique et affective.
Cette
conception individualiste du bonheur découle en grande partie de la philosophie
des Lumières, qui concevait "le bonheur comme l'oeuvre des hommes
eux-mêmes, comme le résultat de leur émancipation sociale et religieuse" [1].
Or,
dans d'autres cultures (la culture
Sénégalaise, par exemple), le bonheur ne se conçoit pas comme une réalité individuelle,
mais comme quelque chose de collectif, communautaire; on ne trouve le bonheur
qu'à travers les autres; et on ne peut être heureux si les autres ne le sont
pas également. (Si J.-P. Sartre disait: "L'enfer, c'est les autres", dans certaines cultures africaines on pourrait dire : "Le bonheur, c'est les autres")
Dans
la Bible, les anciens hébreux
privilégiaient en toute chose le groupe, même pour le bonheur; il n'y avait de
vraie réussite que collective. Dans l'anthropologie juive et chrétienne, c'est
l'altérité d'autrui qui est première, et non pas moi-même; ce n'est qu'en
sortant de moi-même pour me faire le prochain de l'autre que je peux réellement
devenir moi-même, que je peux me réaliser et devenir heureux. Si l'être humain
est relationnel par nature, il ne peut être vraiment heureux que dans la relation à l'autre, et en vivant bien cette
relation.
Donc,
on peut déjà voir ici une première divergence fondamentale par rapport à la
conception du bonheur: bonheur
individuel ou bonheur communautaire? Heureux tout seul ou avec les autres
? Rappelons-nous la parole de Jésus: "Il y a plus de bonheur à donner qu'à
recevoir" (Ac 20, 35)
Il existe une autre divergence
fondamentale dans la conception de concevoir le bonheur, déjà présente dans l'Antiquité grecque: il existait à cette
époque deux écoles philosophiques qui s'opposaient radicalement dans la
conception du bonheur: les épicuriens et les stoïciens: le bonheur se
trouve-t-il dans le plaisir (épicuriens) ou
dans la maîtrise des passions (vertu
= stoïciens)?
Les
épicuriens [2] (du nom de
leur fondateur Epicure) recherchent le bonheur dans le plaisir.
Qu'il s'agisse d'un plaisir purement physique ou d'un plaisir plus raffiné, la
clef du bonheur est toujours dans le plaisir: Epicure disait: "Pour ma part, je ne sais pas ce qu'est
le bonheur si l'on écarte les plaisirs de la table, ceux de l'amour et tout ce
qui charme les oreilles et les yeux". Pour Epicure, "le bonheur
est un plaisir sans douleur ni trouble, une absence de souffrance"
(Charles Delhez, Mal où est ta victoire, p. 74)
Pourtant,
la morale épicurienne n'est pas une pure
jouissance ou libertinage. Il est très intéressant de souligner que, chez
les épicuriens, la recherche du plaisir passait néanmoins par une certaine ascèse, un certain
renoncement: ils s'étaient aperçus que trop de plaisir nuisait au plaisir lui-même,
et qu'un certain renoncement permettait plus de plaisir. Par exemple, un excès
de nourriture ou de boisson occasionne des souffrances. Inversement, une
douleur momentanée peut permettre par la suite un plus grand plaisir.
Pour
les épicuriens, le critère de choix
entre les différents plaisirs n'est pas éthique, mais quel est celui qui est
plus important, qui dure le plus et qui entraîne le moins de douleur:
"C'est souvent en réduisant les besoins au minimum qu'on atteindra la
santé du corps et la tranquillité de l'âme" (C. Delhez, op. cit., p. 76).
Pour les épicuriens, il y a donc une hiérarchie entre les désirs et les
plaisirs, et ceux de l'âme priment sur ceux du corps. ("Je m'épanouis de volupté avec quelques
graines d'orge et un verre d'eau." Epicure)
L'éthique
épicurienne "est un art du juste calcul et de la
juste mesure dans la conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. (...)
Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des sensations
par la pensée" (Delhez, op. cit., p. 77).
Si
cette éthique comporte donc une certaine sagesse que beaucoup de nos
contemporains n'ont pas, elle reste néanmoins centrée sur le plaisir comme unique but; et surtout, elle est
profondément individualiste, et même
égoïste.
Une
théorie moderne a fait du plaisir un principe de vie; elle s'appelle l'hédonisme (du grec hédoné, plaisir). Un philosophe actuel, Michel Onfray, se situe dans
cette ligne: il a écrit un livre dont le titre est significatif: "L'art de
jouir: pour un matérialisme hédoniste". Il y affirme entre autres:
"Jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je
crois, le fondement de toute morale".
Freud a établi au plan psychologique ce qu'il appelle le principe de plaisir. Selon Freud,
l'homme ne recherche en définitive que son plaisir; l'hypothèse de base de la
théorie psychanalytique est que la finalité ultime de tout effort humain
consiste dans la satisfaction du plaisir (au sens large = satisfaction
homéostasique). Mais il faut signaler que pour Freud, le principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité, sans
quoi l'être humain vit dans l'illusion: autrement dit, ce plaisir, il doit le
fonder, le rechercher dans le réel, dans ce qui constitue sa vie, avec ses
limites et ses difficultés, et non pas dans les chimères d'un monde irréel ou
utopique.
Transposée
au plan de théorie économique, l'hédonisme devient l'utilitarisme, dont le principe de base et le maximum de plaisir, de satisfaction, de bien-être pour un maximum de
personnes.
Une
autre école philosophique grecque, les stoïciens
recherchaient le bonheur dans ce qu'ils appelaient la vertu. Ils pratiquaient une morale très exigeante: "Les
passions et les sentiments doivent être réprimés, voire éteints. Il s'agit de
se rendre insensible (apathia) aux
passions et aux coups du sort, de s'abstenir
et de supporter (abstine et sustine)" [3]. Etre heureux
signifie choisir le Souverain bien, c'est-à-dire vivre conformément à la nature, conformément
à la raison. Mais le bonheur stoïcien résulte d'une certaine impassibilité
(passions réprimées), donc par le renoncement aux plaisirs sensibles.
Le
bonheur se trouve-t-il dans le plaisir
(épicuriens et hédonistes), ou dans le refus
du plaisir, dans l'acèse, la maîtrise des passions (stoïciens) ? Heureusement, il existe une voie
médiane entre ces extrêmes. Selon Aristote, le bonheur se situe dans le juste milieu (cf. vertu), dans le juste
équilibre: il n'est pas tout simplement dans le plaisir, ni non plus dans le refus
du plaisir. Il n'est pas non plus ni dans l'individualisme, ni dans le refus
de tout désir et tout plaisir personnel. Le bonheur consiste en un juste
équilibre, difficile à trouver entre ces extrêmes. S. Hurel dit que le bonheur est une savante alchimie.
Retenons ce que nous
ont laissé de positif ces penseurs:
-
Les épicuriens nous ont déjà montré
que le plaisir, lorsqu'il est excessivement recherché, nuit à lui-même. On peut
même dire que le plaisir, lorsqu'il est pris comme fin, nuit au bonheur. Les
épicuriens nous ont montré que le bonheur implique une juste mesure dans la
conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. Il y a d'autre part une hiérarchie entre les désirs et les
plaisirs. Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des
sensations par la pensée. De plus, le bonheur se construit dans la durée, il
n'est pas de l'ordre de l'immédiat.
-
Freud a fait remarquer que le
principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité; autrement dit, la
recherche du bonheur doit passer par l'accueil de la réalité de l'existence, en
assumant les problèmes et difficultés qui se présentent. = bonheur dans le réel de l'existence
- Les stoïciens
ont montré que le bonheur est à rechercher dans la conformité à la nature (dans une certaine harmonie avec les lois de
la nature = harmonie avec soi, avec la nature et avec le prochain), et dans la conformité à la raison (raison = proche
de la conscience). Ils ont aussi montré qu'une certaine maîtrise des passions,
une certaine maîtrise de soi-même est nécessaire.
En
tenant compte de cela on pourrait définir
le bonheur comme une harmonie, un équilibre entre les diverses dimensions
de l'être humain (physiologique, psychologique, spirituel; affectivité,
volonté, passions, raison). Cet équilibre ou harmonie permet à l'homme d'être
libre, maître de lui-même, de poser des actes conformément à la raison.....
Le
bonheur découle d'un certain ordre,
d'une harmonie avec soi-même, avec
la création, avec les autres et avec Dieu. Cette harmonie est à construire tout
au long de l'existence.
Le
bonheur doit pouvoir à la fois intégrer le plaisir
et les joies de l'existence, mais aussi la souffrance
et les difficultés de la vie. Il doit pouvoir intégrer aussi biens les désirs
et les besoins du prochain que les miens ( = "aimer son prochain
comme soi-même").
Y a-t-il un lien
entre le bien (moral), c'est-à-dire un acte bon, et le bonheur, et lequel ?
Tout au long de l'histoire de la philosophie, on peut repérer quatre réponses à
cette question:
Pour les épicuriens et les hédonistes,
est bien, ce qui procure du plaisir ou rend heureux. Une chose ou un acte est
bon du moment qu'il procure du plaisir ou du bonheur.
·
Pour l’utilitarisme, est bien ce qui procure
un maximum de bonheur pour un plus grand nombre (même si une minorité doit en
pâtir).
Pour les stoïciens, il y a identité
entre le bonheur et bien moral: le bien moral, c'est-à-dire un acte bon, est le
bien véritable et suffit à rendre l'homme heureux; l'homme n'a par conséquent
pas besoin de biens extérieurs.
Kant
a posé une distinction radicale entre bonheur et moralité. Il exclut toute
finalité extrinsèque de la moralité. Il existe un lien entre le bien (moral) et
le bonheur, mais ce lien est extrinsèque
(extérieur): le bonheur est donné comme une récompense par Dieu à celui qui a
posé un acte bon. Mais on ne peut poser un acte bon dans le but d'être heureux,
car ce n'est plus alors véritablement un acte bon, mais un acte intéressé.
Il y
a un lien intrinsèque entre le bien moral et le bonheur. Telle est la
position par exemple de Saint Thomas et, à notre époque, d'Eric Weil. Il y a
une coordination, une implication réciproque entre le bien moral et le bonheur:
"le bien est la cause du bonheur et le bonheur réalise la plénitude du
bien" [4]. La vertu ou le bien moral fait partie du bonheur véritable
de l'homme; mais ce dernier étant un être raisonnable, son bonheur ne peut
qu'être raisonnable. Le bonheur implique par conséquent une vie conforme à la
raison. Si le bonheur est l'accomplissement plénier de la nature humaine, il
implique un agir épanouissant cette nature, c'est-à-dire un agir libre et
raisonnable. Ainsi que le dit Pinckaers, "on ne peut donc pas placer
n'importe quel désir du bonheur à l'origine de la morale; mais il existe au
fond de nous un certain sens du l’origine de la morale ; mais il existe au
fond de nous un certain sens du bonheur qui s'identifie au sens même du vrai
bien ; il vient de Dieu et nous attire vers Lui" [5].
[1] Monique Castillo, in AR 144, p. 35.
[2] Cf. O. Höffe, Dictionnaire, 251- 252. Cf. Qo 2, 24: "Il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger et le boire, et dans le bonheur qu'il trouve dans son travail"; Qo 8, 15: "Je fais l'éloge de la joie, car il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger, le boire et le plaisir qu'il prend".
[3] J. Hirschberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, p. 56.
[4] S.Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, p. 416.
[5] Op. cit., p. 470.