1. Le bonheur, une savante alchimie

1. Sens du terme

Le terme bonheur date à peu près du XII° siècle; il est composé de bon et de heur.  Et heur vient du latin augurium, qui signifie augure, présage. Donc, dans un sens premier, bonheur signifie bon présage, bonne chance, bonne aubaine; cela ne va pas très loin... (= gagner le gros lot dans une loterie). Dans un sens second, le bonheur désigne d'après le Petit Robert "l'état de la conscience pleinement satisfaite"; selon le Larousse, un "état de complète satisfaction, de plénitude". C'est déjà mieux, mais est-ce suffisant ?

En grec, la particule eu signifie bon, bien, heureux. Rappelons que eu-thanasie désigne, au sens étymologique, bonne mort, belle mort, ou mort heureuse.  Eubios signifie la bonne vie, la vie heureuse.

2. Tout être humain cherche le bonheur

     On peut partir d'une constatation universelle de l'expérience humaine: Tout être humain aspire au bonheur. Blaise Pascal allait jusqu'à affirmer que tous les hommes cherchent à être heureux, même celui qui décide de mettre fin à sa vie.

     Au plan biblique, le premier mot des Psaumes est heureux ! (Ascher) (Ps 1, 111, 118). Le premier mot du premier discours de Jésus en Mt est heureux ! (makarios).

      Dans l'antiquité grecque, la question du bonheur était la question centrale des philosophes. Aristote consacre au bonheur le premier et le dernier livre de l'Ethique à Nicomaque.

     Saint Augustin constatait l'unanimité des êtres humains dans la recherche du bonheur: "Tous, certainement, nous voulons vivre heureux! Dans le genre humain, il n'est personne qui ne donne son assentiment à cette proposition avant même qu'elle ne soit pleinement énoncée"; à la question difficile concernant ce qu'il convient de demander à Dieu dans la prière, Augustin répond en trois mots: "Ora beatam vitam" "Demandez la vie heureuse". 

     Pour Saint Thomas, le Traité de la béatitude est la clef de voûte de l'édifice moral dans la Somme théologique. Selon lui, la fin ultime de l'homme est la béatitude, le bonheur parfait.

     On peut donc dire que le bonheur est une question fondamentale de l'existence humaine.

3. Quel bonheur ? 

     "Tous les hommes sont d'accord sur le fait de bien vivre et de réussir à être heureux. Par contre, concernant la nature du bonheur, on ne s'entend plus" (Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 2, 1095, a. 20). Tous cherchent le bonheur, mais tous ne le cherchent pas de la même manière, ni au même endroit.

Cf. Hebdo 52 du 24.12.98, p. 44: Sous les cocotiers, la félicité; Club Med: Le bonheur couché. Dans l'Antiquité grecque, Thalès de Milet donne sa propre conception du bonheur: "Qui est heureux ? L'homme bien portant, riche et instruit". Des conceptions un peu réductrices du bonheur…

3.1. Bonheur individualiste ou bonheur communautaire ?

     Dans notre culture occidentale, le bonheur est conçu de manière individualiste : selon un article d'Actualité Religieuse (abrégé AR par la suite) 144, p. 17, pour les Américains, le bonheur réside principalement dans le respect et l'estime de soi, dans la réalisation de soi; dit autrement, le bonheur consiste dans l'intégration de sa propre personnalité physique, psychique et affective.

Cette conception individualiste du bonheur découle en grande partie de la philosophie des Lumières, qui concevait "le bonheur comme l'oeuvre des hommes eux-mêmes, comme le résultat de leur émancipation sociale et religieuse" [1].

     Or, dans d'autres cultures (la culture Sénégalaise, par exemple), le bonheur ne se conçoit pas comme une réalité individuelle, mais comme quelque chose de collectif, communautaire; on ne trouve le bonheur qu'à travers les autres; et on ne peut être heureux si les autres ne le sont pas également. (Si J.-P. Sartre disait: "L'enfer, c'est les autres", dans certaines cultures africaines on pourrait dire :  "Le bonheur, c'est les autres") 

Dans la Bible, les anciens hébreux privilégiaient en toute chose le groupe, même pour le bonheur; il n'y avait de vraie réussite que collective. Dans l'anthropologie juive et chrétienne, c'est l'altérité d'autrui qui est première, et non pas moi-même; ce n'est qu'en sortant de moi-même pour me faire le prochain de l'autre que je peux réellement devenir moi-même, que je peux me réaliser et devenir heureux. Si l'être humain est relationnel par nature, il ne peut être vraiment heureux que dans la  relation à l'autre, et en vivant bien cette relation.               

     Donc, on peut déjà voir ici une première divergence fondamentale par rapport à la conception du bonheur: bonheur individuel ou bonheur communautaire? Heureux tout seul ou avec les autres ?  Rappelons-nous la parole de Jésus: "Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir" (Ac 20, 35)

3.2. Recherche du plaisir ou refus du plaisir ?

Il existe une autre divergence fondamentale dans la conception de concevoir le bonheur, déjà présente dans l'Antiquité grecque: il existait à cette époque deux écoles philosophiques qui s'opposaient radicalement dans la conception du bonheur: les épicuriens et les stoïciens: le bonheur se trouve-t-il dans le plaisir (épicuriens) ou dans la maîtrise des passions (vertu = stoïciens)?

A. Le bonheur par le plaisir

     Les épicuriens [2] (du nom de leur fondateur Epicure) recherchent le bonheur dans le plaisir. Qu'il s'agisse d'un plaisir purement physique ou d'un plaisir plus raffiné, la clef du bonheur est toujours dans le plaisir: Epicure disait: "Pour ma part, je ne sais pas ce qu'est le bonheur si l'on écarte les plaisirs de la table, ceux de l'amour et tout ce qui charme les oreilles et les yeux". Pour Epicure, "le bonheur est un plaisir sans douleur ni trouble, une absence de souffrance" (Charles Delhez, Mal où est ta victoire, p. 74)

Pourtant, la morale épicurienne n'est pas une pure jouissance ou libertinage. Il est très intéressant de souligner que, chez les épicuriens, la recherche du plaisir passait néanmoins par une certaine ascèse, un certain renoncement: ils s'étaient aperçus que trop de plaisir nuisait au plaisir lui-même, et qu'un certain renoncement permettait plus de plaisir. Par exemple, un excès de nourriture ou de boisson occasionne des souffrances. Inversement, une douleur momentanée peut permettre par la suite un plus grand plaisir.

Pour les épicuriens, le critère de choix entre les différents plaisirs n'est pas éthique, mais quel est celui qui est plus important, qui dure le plus et qui entraîne le moins de douleur: "C'est souvent en réduisant les besoins au minimum qu'on atteindra la santé du corps et la tranquillité de l'âme" (C. Delhez, op. cit., p. 76). Pour les épicuriens, il y a donc une hiérarchie entre les désirs et les plaisirs, et ceux de l'âme priment sur ceux du corps. ("Je m'épanouis de volupté avec quelques graines d'orge et un verre d'eau." Epicure)

L'éthique épicurienne  "est un art du juste calcul et de la juste mesure dans la conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. (...) Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des sensations par la pensée" (Delhez, op. cit., p. 77).

     Si cette éthique comporte donc une certaine sagesse que beaucoup de nos contemporains n'ont pas, elle reste néanmoins centrée sur le plaisir comme unique but; et surtout, elle est profondément individualiste, et même égoïste.

     Une théorie moderne a fait du plaisir un principe de vie; elle s'appelle l'hédonisme (du grec hédoné, plaisir). Un philosophe actuel, Michel Onfray, se situe dans cette ligne: il a écrit un livre dont le titre est significatif: "L'art de jouir: pour un matérialisme hédoniste". Il y affirme entre autres: "Jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, le fondement de toute morale".

     Freud  a établi au plan psychologique ce qu'il appelle le principe de plaisir. Selon Freud, l'homme ne recherche en définitive que son plaisir; l'hypothèse de base de la théorie psychanalytique est que la finalité ultime de tout effort humain consiste dans la satisfaction du plaisir (au sens large = satisfaction homéostasique). Mais il faut signaler que pour Freud, le principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité, sans quoi l'être humain vit dans l'illusion: autrement dit, ce plaisir, il doit le fonder, le rechercher dans le réel, dans ce qui constitue sa vie, avec ses limites et ses difficultés, et non pas dans les chimères d'un monde irréel ou utopique.

Transposée au plan de théorie économique, l'hédonisme devient l'utilitarisme, dont le principe de base et le maximum de plaisir, de satisfaction, de bien-être pour un maximum de personnes.

B. Le bonheur par le renoncement au plaisir

     Une autre école philosophique grecque, les stoïciens recherchaient le bonheur dans ce qu'ils appelaient la vertu. Ils pratiquaient une morale très exigeante: "Les passions et les sentiments doivent être réprimés, voire éteints. Il s'agit de se rendre insensible (apathia) aux passions et aux coups du sort, de s'abstenir et de supporter (abstine et sustine)" [3]. Etre heureux signifie choisir le Souverain bien, c'est-à-dire vivre conformément à la nature, conformément à la raison. Mais le bonheur stoïcien résulte d'une certaine impassibilité (passions réprimées), donc par le renoncement aux plaisirs sensibles.

4. Le bonheur, une savante alchimie

     Le bonheur se trouve-t-il dans le plaisir (épicuriens et hédonistes), ou dans le refus du plaisir, dans l'acèse, la maîtrise des passions (stoïciens) ? Heureusement, il existe une voie médiane entre ces extrêmes. Selon Aristote, le bonheur se situe dans le juste milieu (cf. vertu), dans le juste équilibre: il n'est pas tout simplement dans le plaisir, ni non plus dans le refus du plaisir. Il n'est pas non plus ni dans l'individualisme, ni dans le refus de tout désir et tout plaisir personnel. Le bonheur consiste en un juste équilibre, difficile à trouver entre ces extrêmes. S. Hurel dit que le bonheur est une savante alchimie.

          Retenons ce que nous ont  laissé de positif ces penseurs:

- Les épicuriens nous ont déjà montré que le plaisir, lorsqu'il est excessivement recherché, nuit à lui-même. On peut même dire que le plaisir, lorsqu'il est pris comme fin, nuit au bonheur. Les épicuriens nous ont montré que le bonheur implique une juste mesure dans la conduite de la vie. Il s'agit de modérer le désir. Il y a d'autre part une hiérarchie entre les désirs et les plaisirs. Une ascèse est donc nécessaire, un contrôle du corps par l'âme, des sensations par la pensée. De plus, le bonheur se construit dans la durée, il n'est pas de l'ordre de l'immédiat.

- Freud a fait remarquer que le principe de plaisir doit s'accorder au principe de réalité; autrement dit, la recherche du bonheur doit passer par l'accueil de la réalité de l'existence, en assumant les problèmes et difficultés qui se présentent. = bonheur dans le réel de l'existence

- Les stoïciens ont montré que le bonheur est à rechercher dans la conformité à la nature (dans une certaine harmonie avec les lois de la nature = harmonie avec soi, avec la nature et avec le prochain), et dans la conformité à la raison (raison = proche de la conscience). Ils ont aussi montré qu'une certaine maîtrise des passions, une certaine maîtrise de soi-même est nécessaire.

     En tenant compte de cela on pourrait définir le bonheur comme une harmonie, un équilibre entre les diverses dimensions de l'être humain (physiologique, psychologique, spirituel; affectivité, volonté, passions, raison). Cet équilibre ou harmonie permet à l'homme d'être libre, maître de lui-même, de poser des actes conformément à la raison.....

Le bonheur découle d'un certain ordre, d'une harmonie avec soi-même, avec la création, avec les autres et avec Dieu. Cette harmonie est à construire tout au long de l'existence.

Le bonheur doit pouvoir à la fois intégrer le plaisir et les joies de l'existence, mais aussi la souffrance et les difficultés de la vie. Il doit pouvoir intégrer aussi biens les désirs et les besoins du prochain que les miens ( = "aimer son prochain comme soi-même").

5. Quel est le lien entre la moralité et le bonheur ?

Y a-t-il un lien entre le bien (moral), c'est-à-dire un acte bon, et le bonheur, et lequel ? Tout au long de l'histoire de la philosophie, on peut repérer quatre réponses à cette question:

     Pour les épicuriens et les hédonistes, est bien, ce qui procure du plaisir ou rend heureux. Une chose ou un acte est bon du moment qu'il procure du plaisir ou du bonheur.

·      Pour l’utilitarisme, est bien ce qui procure un maximum de bonheur pour un plus grand nombre (même si une minorité doit en pâtir).

     Pour les stoïciens, il y a identité entre le bonheur et bien moral: le bien moral, c'est-à-dire un acte bon, est le bien véritable et suffit à rendre l'homme heureux; l'homme n'a par conséquent pas besoin de biens extérieurs.

     Kant a posé une distinction radicale entre bonheur et moralité. Il exclut toute finalité extrinsèque de la moralité. Il existe un lien entre le bien (moral) et le bonheur, mais ce lien est extrinsèque (extérieur): le bonheur est donné comme une récompense par Dieu à celui qui a posé un acte bon. Mais on ne peut poser un acte bon dans le but d'être heureux, car ce n'est plus alors véritablement un acte bon, mais un acte intéressé.

     Il y a un lien intrinsèque entre le bien moral et le bonheur. Telle est la position par exemple de Saint Thomas et, à notre époque, d'Eric Weil. Il y a une coordination, une implication réciproque entre le bien moral et le bonheur: "le bien est la cause du bonheur et le bonheur réalise la plénitude du bien" [4]. La vertu ou le bien moral fait partie du bonheur véritable de l'homme; mais ce dernier étant un être raisonnable, son bonheur ne peut qu'être raisonnable. Le bonheur implique par conséquent une vie conforme à la raison. Si le bonheur est l'accom­plissement plénier de la nature humaine, il implique un agir épanouissant cette nature, c'est-à-dire un agir libre et raisonnable. Ainsi que le dit Pinckaers, "on ne peut donc pas placer n'importe quel désir du bonheur à l'origine de la morale; mais il existe au fond de nous un certain sens du l’origine de la morale ; mais il existe au fond de nous un certain sens du bonheur qui s'identifie au sens même du vrai bien ; il vient de Dieu et nous attire vers Lui" [5].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Monique Castillo, in AR 144, p. 35.

[2] Cf. O. Höffe, Dictionnaire, 251- 252. Cf. Qo 2, 24: "Il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger et le boire, et dans le bonheur qu'il trouve dans son travail"; Qo 8, 15: "Je fais l'éloge de la joie, car il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger, le boire et le plaisir qu'il prend".

[3] J. Hirschberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, p. 56.

[4] S.Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, p. 416.

[5] Op. cit., p. 470.