La Pentecôte, appelée fête
des semaines au premier siècle après JC, faisait partie, avec la Pâque et
la fête des tentes, des trois grandes fêtes de pèlerinage où tout Israélite
mâle, à partir de douze ans, devait monter à Jérusalem.
Les fêtes juives ont suivi
la plupart une évolution type, c'est-à-dire la sacralisation
progressive d'une fête profane ou païenne:
- Elles partent en général
d'une fête agricole profane: la
pentecôte était au départ appelée fête
de la moisson; elle se célébrait au
début de l'été lors de la dernière moisson de l'année, la moisson de blé (la
première moisson était celle de l'orge: on y célébrait la fête de la première
gerbe devenue la Pâque).
- Elle est devenue par la
suite un jour de joie et d'action de
grâce, où l'on offrait à Dieu les fruits de la moisson. Cette fête de la
moisson a été reliée à la fête de la Pâque: comme elle se célébrait 50 jours
après Pâques, elle a été appelée fête des
semaines (une semaine de semaines).
- Au II° siècle avant JC,
elle a pris le nom de Pentecôte; elle est devenue le mémorial de l'Alliance au Sinaï, et du don de la loi, tels qu'ils
sont décrits aux chapitres 19 et suivants de l'Exode. Elle a donc pris un sens
de commémoration des hauts faits du Seigneur. La Pentecôte étant située 50
jours après la Pâque, elle venait clore celle-ci: La Pâque, célébrant la sortie
d'Égypte rappelait la première étape de l'oeuvre de salut de Dieu; la
Pentecôte, se situant 50 jours après la sortie d'Egypte selon Ex 19, 1,
rappelle la deuxième étape de cette oeuvre de salut: l'Alliance conclue entre Dieu et le peuple faisait naître ainsi
le Peuple de l'Alliance.
- Dans ce processus
d'évolution, les fêtes juives prennent aussi une dimension messianique et eschatologique: elles deviennent
anticipation joyeuse de l'avenir, espérance du salut; à partir l'exil à
Babylone, elles deviennent attente de la libération définitive, de l'Exode
définitif, de l'Alliance définitive, de la Pâque définitive, de la Pentecôte
définitive (Ez 36, 5: attente d'une loi nouvelle, inscrite dans le coeur de
l'homme; attente d'un esprit nouveau, d'une purification définitive; attente du
rassemblement en un seul peuple; Jl
3,1-5).
- La Pentecôte, comme une
bonne partie de ces fêtes juives, sera christianisée dans le NT: elle devient la fête de la mise au monde de l'Eglise,
la manifestation du peuple de la Nouvelle Alliance, par le don de l'Esprit
Saint (don messianique par excellence).
Ainsi, pour résumer, ce que l'on appelle la Pentecôte, est partie d'une
fête profane agricole; elle est devenue une fête d'action de grâce pour
l'abondance des biens de la terre; elle est devenue enfin fête du don de la loi
de Dieu au Sinaï, et de la naissance du Peuple de l'Alliance; elle signifiera
pour les chrétiens le don de la nouvelle
loi de Dieu, inscrite par l'Esprit Saint dans le coeur des chrétiens, et
sera la fête de la naissance du Peuple de la Nouvelle Alliance. Nous allons en
voir plus profondément le sens dans la deuxième partie de cet exposé.
- On pouvait chercher la
cellule mère de l'Eglise dans le groupe de disciples rassemblés autour de Jésus
depuis son baptême au Jourdain. L'Eglise se serait ainsi constituée par l'appel
des disciples, le cheminement pendant trois ans aux côtés de Jésus,
l'institution des apôtres, l'institution de Pierre, la première mission des
disciples durant le ministère de Jésus
Or, le NT n'appelle jamais Eglise (Ekklesia) le rassemblement des
disciples, et même des apôtres, avant la mort et la résurrection du Christ
(exceptions de Mt 16,18 qui porte sur le futur, et Mt 18,17). L'exemple de Luc
est significatif: il n'utilise jamais le terme Eglise dans l'Evangile, alors
qu'il l'utilise 16 fois dans les Actes.
- En fait, le NT lit
l'origine de l'Eglise dans la mort et la résurrection du Christ,
spécialement dans le coup de lance faisant jaillir le sang et l'eau, et sa
manifestation, son épiphanie dans la venue de l'Esprit sur les apôtres lors
de la Pentecôte. L'événement de Pentecôte va conditionner la vision de
l'Eglise que les chrétiens des premiers siècles auront. Ceux-ci voient la
révélation de l'Eglise dans le récit de Pentecôte tel que les Actes le
transmettent. Pourquoi ce parti pris, et quel est son sens ?
Le NT veut signifier qu'il
n'y a pas encore d'Eglise avant
l'ouverture des temps eschatologiques: à partir de la résurrection du
Christ, commencent ce que le langage biblique appelle les derniers temps. La
communion de Pentecôte est la cellule mère de l'Eglise, elle est la
manifestation de l'ouverture des temps du salut (Cf. Ac 2, 17: "Il
arrivera dans les derniers jours, dit
le Seigneur, que je répandrai mon Esprit sur toute chair"). D'autre part,
situer la manifestation de l'Eglise à Pentecôte, veut aussi souligner que
l'Eglise est révélée comme communion,
ce que je vais montrer par la suite.
- Pour bien comprendre cette
option des rédacteurs du NT, il faut examiner l'origine du terme Eglise (Ekklesia) dans l'AT. Le terme
Eglise, Ekklesia, est la traduction grecque, dans la Septante, du terme
hébreu Quahal. Et Quahal
signifie le plus souvent, dans l'AT, l'assemblée du peuple de Dieu au désert,
réuni pour un acte liturgique, spécialement le jour de la conclusion de
l'Alliance au Sinaï, de la promulgation de la loi. Le Quahal Yahweh (Ekklesia
tou Theou en grec) est le rassemblement du peuple de Dieu, au pied du mont
Sinaï, lors de la conclusion de l'Alliance. Le Quahal Yahweh est aussi
par la suite tout rassemblement du peuple de Dieu, réuni pour un acte
liturgique. En prenant le nom de Ekklesia (Quahal), la communauté
chrétienne réunie à Jérusalem le jour de Pentecôte veut signifier qu'elle est
le nouveau Peuple de Dieu, le Peuple de la Nouvelle Alliance. Donc, pour les
auteurs du NT, l'Eglise est la communauté des jours derniers. Elle est
le Peuple de Dieu en son état d'accomplissement dans le Christ Jésus. Elle est
le Quahal, l'assemblée des temps messianiques, commencés par la mort, la
résurrection et l'exaltation du Seigneur Jésus Christ. Si le Sinaï était la
théophanie de l'ancienne alliance, Pentecôte devient la théophanie de la
Nouvelle Alliance. La communion des disciples lors de Pentecôte devient
l'épiphanie de l'ouverture des temps du salut.
- L'expression Quahal
Yahweh désigne non seulement le Peuple de Dieu, mais le Peuple de Dieu en son état de
rassemblement, de communion. En prenant le nom de Ekklesia, la
première communauté chrétienne montre qu'elle a conscience d'être non seulement
le nouveau Peuple de Dieu, mais ce nouveau Peuple de Dieu en son état de
rassemblement, de communion.
La tradition juive (la Mekhilta)
voyait dans le Quahal du Sinaï l'événement de renouvellement de l'humanité, la reconstitution de l'être humain
selon la condition d'Adam avant le péché, une sorte de reprise de la création.
La loi divine donnée au Sinaï révèle le dessein créateur de Dieu. Elle montre à
l'être humain le chemin du retour à la condition humaine telle que Dieu la
voulait dans son projet créateur. Mais il y a plus encore: la tradition juive (Mekhilta)
donne à cette oeuvre recréatrice les traits de la communion, car l'humanité n'est vraiment elle-même que dans la
communion: certains textes présentent les Israélites venant au Sinaï et campant
tous "comme un seul, avec un seul coeur"; la Mekhilta
invitait à ce "que tous s'entendent et ne forment qu'un seul esprit".
- L'Eglise, selon le NT, est
l'accomplissement du salut, accomplissement de l'Evangile de Dieu; et, pour la
pensée biblique telle qu'elle a été comprise durant les premiers siècles, l'Evangile, le salut s'appelle communion.
La communion exprime l'homme authentique, créé à l'image de Dieu qui est
communion. La créature humaine ne trouve sa vérité, son accomplissement que
dans la communion. Dit autrement, le salut est la plénitude de l'être humain,
c'est à dire la communion avec Dieu et avec son prochain.
Nombre d'exégètes sérieux, à
la suite des pères de l'Eglise, lisent dans la Pentecôte l'envers de Babel: si Babel a divisé l'humanité en
semant la confusion dans le langage, le récit de Pentecôte, en disant que tous
comprenaient les apôtres dans leur propre langue, veut montrer que l'unité qui
avait été perdue à Babel est retrouvée: par le don de l'esprit, les hommes
peuvent enfin recommencer à se comprendre les uns les autres (se comprendre au
sens fort du terme).
La Pentecôte est l'accomplissement de la prophétie
d'Ez 36, où sont annoncées les 4
dimensions du salut:
v. 24: rassemblement: "Je vous
rassemblerai de toutes les nations où vous étiez disséminés"
v. 25: purification:
"Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés"
v. 26: recréation:
"Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit
nouveau": manifeste la dimension de transformation
de l'homme, qui devient une créature nouvelle.
v. 25: don
de l'Esprit: "Je mettrai en vous mon esprit et je ferai que vous
marchiez selon mes lois"; ce don de l'Esprit est la
cause des 3 autres dimensions du salut.
Pentecôte aussi l’accomplissement d'Ez 37: Esprit qui recrée, qui redonne vie.
Le terme "communion" résume les premiers
sommaires des Actes ; cette notion
de communion y est centrale:
Ac 2, 42-46: Il est significatif de remarquer que le récit de Pentecôte s'achève sur
un tableau idyllique de la première communauté chrétienne, où l'on trouve des
ressemblances avec le Quahal décrit par la tradition juive: "Ils
se montraient assidus à l'enseignement des apôtres, fidèles à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (...) Tous les croyants
ensemble mettaient tout en commun; ils vendaient leurs propriétés et leurs
biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun. Chaque
jour, d'un seul coeur, il fréquentaient assidûment le temple et rompaient le
pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité
de coeur".
4, 32-34: "La
multitude des croyants n'avait qu'un coeur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce
qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun (...). Aussi parmi eux
nul n'était dans le besoin; car tous ceux qui possédaient des terres ou des
maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient au pied
des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant les besoins".
Pour le NT, L'Eglise est donc
l'accomplissement de l'Evangile de Dieu; or, cet Evangile, qui est salut,
s'appelle communion. L'Eglise de Dieu
comme communion est le lieu de la recréation de l'humanité telle que Dieu la
veut.
On retrouve dans les textes
de Pentecôte les quatre piliers de l'Eglise, ou quatre fondements, ou encore
les quatre dimensions essentielles de l'Eglise (Cf. 1 Pi 2, 4-10): témoignage, liturgie, diaconie, communion. Ces
quatre dimensions sont la participation à la mission du Christ Prêtre, Prophète
et roi. Ces quatre dimensions de l'Eglise se retrouvent dans le sommaire
qui suit immédiatement la Pentecôte, et présente la première communauté
chrétienne (profil de la première communauté chrétienne)Ac 2, 42-46:
- témoignage (martyria): participation à la mission du Christ Prophète.
Souligne la dimension prophétique du peuple de Dieu, par l'annonce de la
Parole, par l'annonce du kérygme, c'est à dire la mort et la résurrection du
Christ pour notre salut. Cette dimension est peu présente en ce texte (v. 43),
bien que celui-ci souligne que la base de ce témoignage reste l'enseignement
des apôtres. Elle est par contre très présente dans les textes de Pentecôte, et
dans les envois en mission du Christ ressuscité (trois finales des Evangiles
synoptiques: Mt 28, 16-20; Mc 16, 14-20; Lc 24, 44-52; et début Ac 1, 1-9). Les
termes témoin, témoignage, témoigner,
se retrouvent 37 fois dans les Actes ; une grande fréquence qui souligne
son importance. En fait, cette dimension prophétique de tout fidèle est la
grande réalisation de la prophétie de Joël qui se trouve en Ac 2, 17: "Il
se fera dans les derniers jours que je répandrai mon Esprit sur toute chair.
Alors vos fils et vos filles prophétiseront..."
Cette dimension prophétique
est bien exprimée par un passage de Lumen
Gentium 12: "Le Peuple saint de Dieu a également part à la fonction
prophétique du Christ, en rendant un vivant témoignage à son endroit, avant
tout par une vie de foi et de charité en offrant à Dieu un sacrifice de
louange, c'est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom (cf. Hé 13,
15). L'ensemble des fidèles qui ont reçu l'onction du Saint (cf. 1 Jn 2, 20 et
27) ne peut pas errer dans la foi". Ce texte souligne bien les deux
dimensions du témoignage: par la parole, l'annonce explicite; et par l'exemple,
par les actes, en devenant témoignage vivant par une vie de foi et de charité ( "voyez comme ils s'aiment").
- liturgie (leiturgia): participation à la fonction du Christ Prêtre.
(v. 42: fraction du pain, prières; v. 46 : fréquentaient
assidûment le temple; v. 47: louaient Dieu) Cet aspect renvoie au
sacerdoce commun des fidèles. Au sens premier de liturgie, il faut comprendre
célébration des dons de l'amour de Dieu. Cette dimension liturgique inclut la
prière commune, personnelle, la célébration des sacrements, mais aussi
l'offrande de soi-même et de toute sa vie en hostie vivante, c'est à dire à un
culte spirituel, du coeur (Rm 12, 1; 1 Pi 2,4).
- diaconie (diakonia): participation à la fonction du Christ Roi
serviteur, par le service des pauvres et de la justice (v. 45-46). Cet
aspect a un lien profond avec le
témoignage: il n'y a pas de témoignage sans diaconie, sans quoi, cela
devient plutôt un contre-témoignage. Cet aspect revoie au lavement des pieds
par Jésus, qui montre l'attitude de base chrétienne: Jésus est venu pour
servir, c'est par ce chemin qu'il est venu annoncer la bonne nouvelle, et il
nous demande de faire de même. Marc Donzé
dit que "la diaconie est la pierre de vérification de nos liturgies".
- communion (koinônia): participation à la mission du Christ Roi, pasteur
de son peuple, et le rassemble dans l'unité. (v. 42: fidèles à la communion
fraternelle; v. 44: mettaient tout en commun; v. 46: d'un seul
coeur). Cette notion va être approfondie dans la prochaine partie.
Je répète ce que j'avais dit
auparavant: la communion, qui se réalise dans l'Eglise, est l'accomplissement
de l'Evangile de Dieu, accomplissement du salut. Le salut s'appelle communion. L'Eglise de Dieu comme communion est le
lieu de la recréation de l'humanité telle que Dieu la veut.
La notion de communion,
pourtant rarement mentionnée, est une des idées maîtresses du Concile
Vatican II; elle est comme l'horizon sur lequel s'inscrivent toutes ses
grandes affirmations:
- Gaudium et spes
nous présente une anthropologie de communion: l'homme est créé à l'image de
Dieu; or, ce Dieu est trinitaire ou dit autrement, il est communion; cette
communion correspond à une aspiration originelle de l'homme Gn 2, 18: "Il
n'est pas bon pour l'homme d'être seul". Gaudium et spes 12, 4:
"Dieu n'a pas créé l'homme solitaire: dès le début, homme et femme il
les créa". L'homme est donc créé comme communion; on peut dire qu'il est communion par nature.
Il ne peut accéder à la plénitude de l'existence humaine que par et dans la
communauté.
- Lumen Gentium nous
offre une ecclésiologie de communion (l’Eglise y est envisagée comme
communion): si Dieu a créé l'être humain pour vivre en société, il a voulu
sauver les hommes non pas individuellement, mais communautairement. L'Eglise
peut être définie à partir de cette notion de communion: l'Eglise est la
communion des hommes et des femmes vivant de la grâce trinitaire, communiquée
selon le dessein du Père par le Fils et dans l'Esprit.
Toute l'histoire du salut,
qui est aussi l'histoire de l'Eglise, peut être présentée sous cet aspect de
communion:
- Dieu nous a créé, dans son
dessein éternel, pour être en
communion avec lui, pour communier à la vie divine. Cette communion est le but
de toute l'histoire de l'humanité.
- La chute originelle peut être regardée comme une rupture de
communion de l'être humain avec Dieu, des êtres humains entre eux (Adam et Eve).
Restaurer cette communion sera le but de toute l'histoire du salut.
- Cette communion à
restaurer sera commencée dans le peuple de Dieu dans l'AT (Eglise
commencée).
- Cette communion sera réalisée historiquement en Jésus Christ:
Le fils de Dieu, dans son incarnation, dans son incarnation, étant à la fois
homme et Dieu, réalise la communion de Dieu et de l'homme. Dans son
incarnation, il s'est uni à la nature humaine, et s'est uni ainsi en quelque
sorte à chaque homme. Il nous donne d'avoir part à la vie divine, ce qui était
le but de toute l'histoire humaine. (Eglise réalisée)
- Ce qui est advenu un fois
pour toutes en Jésus Christ est manifesté
et continué par le Saint Esprit, qui a été répandu sur l'Eglise et dans le
coeur des croyants à Pentecôte (Eglise manifestée).
- Cette communion est
appelée à être consommée, trouvera
son couronnement, sa plénitude dans l'eschatologie, où la Trinité conviera tous
les élus pour communier éternellement à sa gloire et à son amour. (Eglise
consommée).