Ø
Une
immense rupture s’est opérée dans l’histoire à partir du XVIIIème
siècle par rapport à la beauté : jusque là, la beauté était considérée comme
une réalité objective : elle était dans l’objet que l’on considérait. A
partir du XVIIIème siècle, elle deviendra un sentiment subjectif,
variable d’une personne à l’autre.
Ø
Pour tous les anciens
penseurs, depuis Socrate, Platon, Aristote, St Augustin,
St Thomas, jusqu’au XVIIIème siècle, le beau était une donnée objective. Le
beau était fondé sur une harmonie des formes, des couleurs, des proportions,
sur un certain ordre. Il se fondait sur l’ordre naturel de l’univers. Aristote disait : « Le
beau réside dans la mesure et l’ordre. » Dieu est le grand architecte
du monde, et l’être humain ne fait que reproduire les principes de ce grand
architecte. Pour St Augustin, le
beau se caractérise par l’harmonie interne d’une créature ; les notions de
nombre et d’ordre sont pour lui fondamentales. Le beau est donc
mathématiquement normé. Il y a donc dans le beau un certain ordre, une
harmonie, qui correspondent à certains critères.
Ø Toutes les œuvres d’art anciennes se fondaient alors sur des proportions qui n’étaient pas à créer, mais à découvrir ; elles étaient reliées à une réalité transcendante. Jusqu’au XVIIIème siècle, l’art se réalise en soumission à des règles accueillies, éprouvées par le temps, et donc héritées de la tradition. Les grandes cathédrales antiques ont été construites selon des proportions bien précises déjà formulées par les penseurs de l’antiquité grecque.
Ø Le beau pouvait être démontré par l’intellect ou la raison. Il y des fondements rationnels au beau, ce qui permet l’accord entre la raison et le sentiment.
Ø Mgr B. Blanchet : « Lorsque Kepler eut découvert les lois du système planétaire, il en éprouva une grande joie. Grâce à ses calculs mathématiques, il sut que les planètes tournaient sur elles-mêmes tout en tournant autour du soleil. Il écrivit alors un traité intitulé L’harmonie du monde. Par ce titre, il suggérait que la distance séparant les planètes les unes des autres s’assimilait à l’intervalle entre les notes de la gamme musicale. Et à l’harmonie des sons correspond la distance harmonieuse des planètes qui constituent un fragment de la grande musique de l’univers. » (La beauté, p. 3)
Ø
Au XVIIIème siècle interviendra une rupture
radicale : le beau devient affaire de sensation, de sentiment
subjectif : il est dans le sujet qui apprécie. Il porte désormais sur le
sentiment, sur le ressenti, et est donc variable en fonction de celui qui juge.
Il n’y a par conséquent plus de beau en soi, mais qu’un sentiment subjectif,
tellement subjectif qu’il va se diluer et finir par quasiment disparaître. Et
l’on peut dire que depuis cette rupture, il y a une certaine décadence de
l’art.
Ø Autre élément de rupture : si le beau s’est coupé d’une objectivité, il va aussi se couper du bien : Les philosophes de l’antiquité grecque faisaient « du bon et du beau deux versants d’un seul sommet. » (P. Evdokimov, L’art de l’icône, p. 11) D’où l’invention du terme grec kalokagathia (bon - beau)
Pour St Augustin, l’amour est la beauté de
l’âme ; l’amour ouvre à la beauté et la beauté ouvre à l’amour. Leibniz disait que « c’est de
l’ordre que provient toute beauté, et la beauté éveille l’amour. »
Pour E. Kant, beauté et éthique vont de pair : « Le beau est le symbole du bien
moral. » P.
Evdokimov : « Le
beau n’est pas seulement ce qui plaît ; en plus d’une fête pour les yeux,
il nourrit l’esprit et illumine. » (op. cit., p. 79)
Ø Dernier élément de rupture : le beau va aussi se couper du vrai : Selon les philosophes anciens, le beau est le resplendissement du vrai (cf. Platon). Le beau fait voir un autre aspect de toute réalité, sa vérité enfouie. Selon P. Evdokimov, « la beauté présente ainsi une des faces idéales de la trinité idéale du vrai, du bon et du beau. » (L’art de l’icône, p. 25) Mgr G. Wach : « En vérité, bien pauvre est notre connaissance du vrai si nous ne savons pas en voir l’harmonie, … autant dire la beauté. » (Conférence sur la notion de beau, Chapitre 2003, Griciliano) Cf. Kepler : la vérité de sa découverte restait liée à une certaine harmonie
Le philosophe Jean Guitton parlait des trois voies pour aller à Dieu : la voie de la vérité, la voie du bien, et la voie de la beauté.
Le vrai, le bien et le beau sont ce que l’on appelle des transcendantaux, c'est-à-dire des réalités fondamentales de l’existence ; elles se retrouvent partout, imprègnent tout, transcendent tout. Elles conduisent à la transcendance, à Dieu. Et il y a une unité entre ces trois transcendantaux : le vrai et le bien me conduisent au beau ; et par la beauté, j’atteins aussi le vrai et le bien.
Au XVIIIème siècle intervient donc une rupture entre ces trois
transcendantaux. Et derrière cette rupture, il y a surtout la rupture
d’avec le caractère transcendant de ces trois réalité, un refus de les recevoir
et de les mesurer à une objectivité, à un Dieu quel qu’il soit.
Ø Pour St Augustin, Dieu est la beauté suprême, « la beauté de toutes les beautés ».(Conf., III, 6, 10) ; et, selon St Thomas d’Aquin, « l’existence de toute chose dérive de la beauté de Dieu. » (in Tychique 164, p. 6) Donc, toute la création est issue non seulement de la bonté de Dieu, mais aussi de sa beauté. Toujours selon Augustin, toute beauté est une trace de l’amour du Créateur.
Ø Il faut ici lire ce texte de St Augustin si expressif : « Qu’est-ce donc que Dieu ? J’ai interrogé la terre et elle m’a dit : "Je ne suis point Dieu." Tout ce qui s’y rencontre m’a fait le même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres vivants qui s’y meuvent et ils m’ont répondu : "Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous !" J’ai interrogé les vents qui soufflent, et le nom de l’air avec ses habitants m’a dit : "Anaximène se trompe, je ne suis point Dieu." J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles : "Nous ne sommes pas davantage le Dieu que tu cherches" m’ont-ils déclaré. J’ai dit à tous les êtres qui assaillent la porte de mes sens : "Entretenez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes point, dites-moi quelque chose de lui." Et ils m’ont crié d’une voix éclatante : "C’est Lui qui nous a créés." Pour les interroger, je n’avais qu’à les contempler, et leur réponse, c’était leur beauté. » (Confessions, X, 6)
Ø
Selon Aristote, « le beau n’est pas
une réalité seulement esthétique, mais métaphysique » (P. Evdokimov, L’art de l’icône, p.
28), donc une réalité qui nous dit quelque chose de Dieu, qui nous conduit à
Dieu, qui a la propriété d’élever l’âme, qui fait le pont entre le matériel et
le spirituel (cf. Platon)
Ø Le Cardinal Poupard (président du
Conseil Pontifical pour la culture) faisait remarquer qu’ « il est
difficile aujourd’hui d’évangéliser par la vérité. La beauté peut-elle être une
voie ? Le beau nous conduit à l’être de Dieu ; il dit plus que le
vrai, que le bien. Si le bien dit le désirable, le beau dit la splendeur et la
lumière d’une perfection qui se manifeste. » Il disait encore que le beau est « une voie royale pour
l’Évangile. » (in Troas N° 23, oct. 2001, p. 16)
Ø
Nous ne pouvons voir directement Dieu. Néanmoins, nous
pouvons le voir à travers ce que A. Gouzes
appelle « le sacrement de la beauté. » (in Tychique 165, p.
26) La création, à travers sa beauté, est une porte ouverte sur Dieu et sa
beauté. A. Gouzes : « La
beauté est le saint visage de l’être. Elle invite à ce dépassement, à cette
transcendance, à ce dépassement, à passer de la vision à la contemplation, de
l’apparence à ce qui est caché. Elle nous invite à accéder à l’au-delà, à aller
à la source même qu’est l’être. Elle est le lieu de la rencontre avec Dieu,
source de toute chose. L’être qui se laisse captiver par la beauté et garde son
regard disponible à la beauté du monde et des créatures est un être qui met le
cap vers Dieu. » (in Tychique 165, p. 27)
Ø
La beauté mène à Dieu, révèle Dieu, mais aussi, « la
beauté possède une puissante valeur d’humanisation en même temps qu’elle invite
au dépassement de l’humain. » (Mgr B. Blanchet, La beauté, p. 6) Elle fait rejoindre les fibres les plus
profondes de l’être humain, elle fait rejoindre « la trace du divin en l’homme. »
(C. Tavin, in Tychique
164, p. 8) Elle aide aussi à croire en l’humain, car elle révèle une des
meilleures facettes de l’être humain. Elle est encore « un pont jeté
entre les âmes. » (Mgr
B. Blanchet, La beauté, p. 6)
Ø
Selon M. Zundel, la beauté, la matière,
devient au souffle de l’Artiste, sacrement de l’infini, sacrement de Dieu, qui
nous révèle Dieu. (cf. M. Donzé, L’humble présence, p. 59) Pour Zundel, « l’œuvre
d’art est un sacrement » (op. cit., p. 61) ; sacrement qui permet souvent une expérience
libératrice. L’art permet de transfigurer la matière, par l’Esprit de
Dieu ; il ouvre à ce que Rodin appelle « la Vérité du dedans »,
la réalité profonde des choses, il ouvre au sacré.
M. Zundel
disait encore : « Dieu est la Beauté… Toutes les œuvres d’art ne
sont qu’un coup d’aile vers la Beauté, elles ne sont qu’un lieu de passage et
ne deviennent parfaites que lorsqu’elles nous font les dépasser elles-mêmes.
Cependant, on ne l’atteindra jamais, puisqu’elle est infinie… Dieu seul est LA
Beauté. » (op. cit.,
p. 61)
Ø F. Dostoiewski avait cette
formule bien connue : « La beauté sauvera le monde » (Les
Possédés, t. III) (mais pas de n’importe quelle beauté). Parlant
de l’humanité, il disait : « Savez-vous
que seule la beauté lui est indispensable, car sans beauté, il n’y aurait
plus rien à faire en ce monde. Là est tout le secret, toute l’histoire est là. » (Les Possédés, t. III) Selon Dostoiewski, la recherche de l’infini
est en même temps recherche de beauté. Et la recherche de la Beauté coïncide
avec la recherche de Dieu.
Ø
P. Evdokimov: « Normalement, tout
vivant est tendu vers le Soleil de la Beauté divine. Saint Basile le dit :
"Par nature, les hommes désirent le beau", c’est donc dans son
essence que l’homme est créé avec la soif du beau, il est cette soif même car "image
de Dieu." » (L’art de l’icône, p. 18) St Grégoire de Nysse dit que c’est dans sa ressemblance que
l’homme manifeste la Beauté divine. (De opif. hom., 18, 192
CD)
Ø Il y a un proverbe chinois qui dit : « Si tu as dix
pièces, prends-en neuf pour avoir de quoi vivre. Avec la dixième, achète des
fleurs pour avoir une raison de vivre. » Il semble que l’être humain a besoin de beauté pour vivre, tout
comme il a besoin de manger et de boire. Et si cette beauté vient à manquer, il
dépérit : d’où peut-être les chiffres impressionnants en occident de
suicides, dépressions, alcoolisme, toxicomanie, de vide existentiel et non-sens
à la vie.
Ø Déjà Platon le faisait remarquer : « Si la vie ne
vaut jamais la peine d’être vécue, cher Socrate, c’est au moment où l’homme
contemple la beauté même. » Ce à quoi est appelé l’être humain est la
beauté. Le beau est comme une promesse faite à l’homme : ce à quoi il
est appelé, c’est le bonheur, et ce bonheur se réalise à travers la beauté. Et
on comprend que l’être humain aspire à cette beauté si, comme le dit Chantal Tavin, philosophe, « elle
est la trace du divin en l’homme. » (in Tychique
164, p. 8) Cet homme créé à l’image de Dieu, qui est la beauté suprême et la
source de toutes les beautés.
Ø
Les
anciens philosophes disaient que le beau n’est pas seulement un ornement
surajouté à une créature, la cerise sur le gâteau en quelque sorte, ou un
simple sentiment ; mais qu’il est une plénitude d’être: il y a l’être, ou
la créature, plus ou moins parfaite ; une créature belle est un être dans
sa plénitude. (cf. Mgr G. Wach, op. cit., p. 3. 5)
Ø
Selon
le philosophe E. Kant, « la
notion de beau est convertible avec la notion d’être, ce qui signifie que la
beauté est au terme de la plénitude, s’identifie avec l’intégrité idéale de
l’être. Par contre, la laideur est un manque d’être, sa perversion par
indigence. » (P. Evdokimov,
L’art de l’icône, p. 25)
Ø
Zundel
disait que « Dieu, c’est quand on s’émerveille ! » J’ai
relevé auparavant l’émerveillement de Kepler
quand il a découvert les lois qui gouvernent les planètes. De même, A. Heschel disait que : « l’émerveillement est
le début de la sagesse. »
Ø
A. Einstein également s’émerveillait à la fois devant l’infiniment grand et
l’infiniment petit, devant toutes les lois qui gouvernent l’univers. Il disait
que tout cela était trop grand pour lui, qu’il devait nécessairement avoir un
Dieu derrière cela. Einstein définissait
la mystique comme « la capacité de s’abîmer dans le respect et de
rester interdit d’admiration… Celui qui ne sait plus s’émerveiller, c’est comme
s’il était mort, son esprit s’est éteint. »
Ø
De
fait, certains sociologues ont caractérisé notre culture comme une culture du
désenchantement. On ne s’émerveille plus de rien parce que tout est
techniquement possible. Certains disaient dans la première moitié du XXème
siècle qu’on avait tout découvert, qu’il n’y avait plus rien à découvrir. Cette
culture du désenchantement sape un élan
vital fondamental dans l’être humain ; ceci se traduit par des taux
records de suicides, dépressions, toxicomanies et autres dépendances. Comme si
l’être humain ne pouvait pas vivre sans émerveillement, sans beauté.
Ø
Il y a
en arrière fond de la beauté une certaine harmonie, un certain ordre, une
certaine unification. Chantal
Tavin : « Chaque fois que nous oeuvrons dans et pour la
beauté, nous retrouvons la musique et l’harmonie profonde des choses. »
(in Tychique 164, p. 8) Nous retrouvons l’harmonie profonde de
notre être. C’est c'est pourquoi l’art a souvent une dimension thérapeutique,
est source de guérison. Il permet souvent une libération transformante. Œuvrer
pour la beauté, c’est aussi retrouver l’esprit d’enfance qui sommeille en nous :
Il y a dans les premières années de la vie une harmonie entre l’enfant et la
nature, une perception des choses de la nature que l’adulte ne perçoit souvent
plus. L’art permet souvent de retrouver cet esprit d’enfance endormi.
Ø
Selon F.
Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde ». La beauté
est bien un lieu de salut car elle nous réconcilie avec la création, et par là
avec le Créateur.
Ø
Paul VI, dans son Message aux
artistes, disait : « Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de
beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. La beauté, comme la vérité,
c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est le fruit précieux qui
résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communiquer
dans l’admiration. » Vous êtes les gardiens de la beauté du
monde. » (8 décembre 1965) Et
encore : « Vous êtes les gardiens de la beauté du monde. »
Ø
Jean-Paul II, Lettre aux artistes (1999) : « L’artiste
vit une relation particulière avec la beauté. En un sens très juste, on peut
dire que la beauté est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don
du "talent artistique". » « Que votre art contribue
à l’affermissement d’une beauté authentique qui, comme un reflet de l’Esprit de
Dieu, transfigure la matière, ouvrant les esprits au sens de l’éternité !»
« Toute inspiration authentique renferme en elle-même quelque
frémissement de ce "souffle" dont l’Esprit créateur
remplissait dès les origines l’œuvre de la création. »
Lettre adressée aux artistes, mais qui nous
concerne tous puisque, comme nous le verrons demain, nous sommes les artistes
de nos vies.
Ø Selon M. Zundel, « le critère de la Beauté, celui-là, et c’est le seul, c’est cette rencontre avec cette Beauté qui est quelqu’Un, avec cette Présence, avec cette Vie, avec cette Personne que toute œuvre d’art exprime et nous rend présente : cette Beauté qui est au centre des œuvres d’art et qui les dépasse toutes infiniment, car elle est à jamais inexprimable. Elle demeure un mystère insondable que nous rencontrons pourtant chaque fois que nous sommes en contact avec une œuvre d’art digne de ce nom. » (op. cit., p. 60)
Maret Michel, Communauté Cénacle au Pré-de-Sauges