· Si l’on se réfère à l’étymologie, le grec a deux verbes pour exprimer l’acte de discerner : - Diakrinô - Dokimazô
Ø
-
Diakrinô, signifie séparer,
trier, juger, distinguer, discerner : Mt 16, 3 : «Le soir
venu, vous dites : "Il va faire beau temps car le ciel est rouge
feu" ; et le matin : "Aujourd’hui, il va faire mauvais
temps car le ciel est rouge sombre". Ainsi, vous savez discerner (diakrinô)
l’aspect du ciel, et les signes des temps, vous n’en êtes pas
capables ! » = un travail plutôt intellectuel de connaissance de
la réalité, de tri et de jugement lié à l’expérience. Prendre connaissance des
éléments et opérer un tri, un jugement.
Ø - Dokimazô, signifie mettre à l’épreuve, éprouver: 1 Pi 1, 6- 7 : « Aussi, tressaillez-vous d’allégresse même s’il faut que, pour un peu de temps, vous soyez affligés par toutes sortes d’épreuves, afin que la valeur éprouvée de votre foi – beaucoup plus précieuse que l’or périssable qui est pourtant éprouvé par le feu – provoque louange, gloire et honneur » = un travail de mise à l’épreuve bien concrète : on éprouve une statue peinte pour savoir en quelle matière elle est en tapant dessus, et en écoutant comment elle résonne. Pour une pièce d’argile, on sait si elle est cuite par la sonorité qu’elle donne. Pour une pierre précieuse : critère de rayabilité : un diamant ne peut être rayé. L’or était éprouvé par le feu.
Ø Nous devons de même éprouver la réalité à discerner, et les valeurs qui sont impliquées : comment résonne-t-elle, se raye-t-elle ? Est-elle fragile, est-elle du toc, de la poudre aux yeux ?
Dans le NT, il faut distinguer les Évangiles des Épîtres. Dans les Évangiles, le discernement est vécu, mais non
conceptualisé. Dans les Épîtres, face aux problèmes posés dans les
communautés chrétiennes, le discernement est réfléchi et systématisé. Des
critères de discernement sont établis.
Ø En 1 Jn 4, 1-3, l’apôtre appelle à discerner les esprits de ceux qui nous
transmettent le message du Christ : « Bien-aimés, n’ajoutez pas foi à tout esprit,
mais éprouvez (dokimazô) les esprits pour voir
s’ils sont de Dieu ; car beaucoup de prophètes de mensonge se sont
répandus dans le monde.».) Ce
discernement des esprits consiste ici à reconnaître sous l’influence de quel
esprit quelqu’un parle ou agit. Celui qui a l’esprit de Dieu doit confesser que
Jésus Christ venu dans la chair est le Fils de Dieu = le
critère de la foi.
Ø
Selon la première
lettre de St Jean, cette foi au Christ doit s’authentifier par l’amour
fraternel. Celui qui dit aimer Dieu et qui n’aime pas son prochain est un
menteur (1 Jn 4, 20). « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la
mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime demeure dans
la mort… Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en acte et en
vérité. A cela nous saurons que nous sommes de la vérité » (1 Jn 3,
14.18) L’amour fraternel est donc la pierre de vérification de la foi et de
l’amour de Dieu.
Dans les lettres de St
Paul, le discernement des esprits est donné par les antagonismes entre
« esprit » et « chair », entre vraie et fausse doctrine,
entre esprit de ténèbres et esprit de lumière, bien – mal, grâce – péché, homme
nouveau – vieil homme, liberté - asservissement
Ø
1 Co
15, 1ss : Le critère
de la fidélité
à l’enseignement des apôtres : « Je vous rappelle, frères,
l’Évangile que je vous ai transmis, que vous avez reçu et dans lequel vous
demeurez fermes, par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le gardez tel que
je vous l’ai annoncé ; sinon, vous auriez cru en vain ». Tout
commence par la foi que l’auditeur accorde à la Parole, et dans la suite, tout
reste fondé sur la foi. Elle est la porte d’entrée de la vie chrétienne, sa
racine. Mais elle n’est pas son aboutissement : Cette foi doit conduire à
l’amour.
Ø Paul, dans la lettre aux Romains, donne une quasi-définition du discernement : Rm 12, 2 : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme (metamorpheô) et vous fasse discerner (dokimazô) quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait ».
Pour St Paul, il ne s’agit pas de découvrir tout simplement ce qui est bien, ce qui est juste, pour se contenter du minimum vital. Mais il s’agit de discerner ce qui est le meilleur, ce qui est parfait, et de progresser constamment. La vie spirituelle implique une attention aux signes de croissance de la vie, tout comme à ce qui peut être obstacle, gêne, paralysie, voire destruction de cette vie ; et comme une plante dans sa croissance a des besoins différents, il faut savoir reconnaître ceux-ci pour que notre croissance soit la meilleure.
Paul exprime ici une condition essentielle du
discernement : la transformation intérieure qu’il suppose, transformation
opérée par l’Esprit Saint, par l’amour.
D’autre part, le discernement doit se faire à la lumière de l’Évangile, en évitant de se laisser contaminer par les contre valeurs du monde = Ne vous laissez pas conformer à ce monde-ci, mais laissez-vous conformer au Christ, laissez-vous métamorphoser par lui pour revêtir l’Homme nouveau à l’image de Dieu.
Ø // Ph 1, 9-11 va dans le
même sens, mais avec des termes qui expriment le progrès, la croissance
dans la charité, la connaissance et le discernement : « Voici ma
prière : que votre charité abonde encore et de plus en plus, en vive
connaissance et en tact affiné pour discerner tout ce qui convient le mieux, de
telle sorte que vous soyez sincères et sans reproches pour le Jour du Christ,
pour la gloire et la louange de Dieu ». Apparaît ici une notion
importante pour le discernement : le
tact affiné. Et ce tact
affiné, cette clairvoyance trouve son origine dans l’amour.
Ø
Un passage de 1 Th 5, 19-22 invite à être
ouvert à l’action de l’Esprit, tout en étant prudent et discernant si c’est
vraiment l’Esprit de Dieu: « N’éteignez
pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties ; examinez tout avec
discernement : retenez ce qui est bon ; tenez-vous à l’écart de
toute espèce de mal. » (dokimazô = éprouver, par
exemple comme on éprouve et vérifie une pièce de monnaie ou un billet, ou
encore une pierre précieuse).
Ø
Dans
ces deux lettres, Paul restait très général par rapport au discernement, sans
donner des applications concrètes. C’est ce qu’il fera dans la première
lettre aux Corinthiens. Au Ch. 8, Paul pose des
éléments de discernement par rapport à la question de savoir si l’on peut ou
non manger de la viande sacrifiée aux idoles. Ce discernement pourrait être
transposé par exemple pour la communion dans un culte réformé.
Ø Le chrétien est libre, mais il doit pendre garde que son comportement ne devienne pas cause de trouble ou de chute pour un autre frère ou sœur : « Prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute » (v. 9) 1 Co 10, 23 : « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable. Tout est permis, mais tout n’édifie pas. Que personne de vous ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui… » La charité doit primer sur la liberté. « La charité est le critère suprême de la conduite chrétienne » [1], le critère majeur de discernement.
Ø Le critère de la charité est formulé plus
explicitement en 1
Co 13 :
la charité est la pierre de vérification de tous les dons et charismes, et finalement
de toutes les actions : « Quand j’aurais le don de prophétie et je
connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la
plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la
charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumône,
quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne
me sert de rien. »
Ø Dans la lettre aux Galates, Paul donne le critère de la liberté
intérieure. Le chrétien vit de la liberté des enfants de Dieu, de
la liberté que donne l’Esprit : « C’est pour que nous soyons
vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1) « Vous,
en effet, mes frères, vous avez été appelés à la liberté. » (Ga 5, 13)
« Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ». Donc,
ce qui vient de l’Esprit de Dieu doit provoquer un accroissement de la liberté
intérieure. Ce qui étouffe, enferme,
recroqueville, paralyse, ne vient pas du bon Esprit.
Cette liberté a
néanmoins ses frontières :
encore une fois, le critère de la charité : « Par la charité,
mettez-vous au service les uns ders autres. Car une seule formule contient
toute la loi dans sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même »
(Ga 5, 14)
Ø
Dans la lettre aux Galates, Paul décrit les différents esprits
à l’œuvre dans la vie du chrétien et leurs fruits : « On
connaît les œuvres de la chair : libertinage, débauche, idolâtrie, magie,
haine, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions,
envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables… Mais voici le fruit de
l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi,
douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 19-23) Comme on reconnaît l’arbre à
ses fruits, on reconnaît l’esprit à l’œuvre dans l’être humain à ses fruits.
Ø Dans
la lettre aux Ephésiens, Paul
appelle à discerner entre les œuvres de ténèbres
et les œuvres de lumière, pour vivre en enfants de lumière : Ep 5, 8-10 :
« Autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant vous êtes lumière. Vivez en enfants de lumière. Et le fruit de
la lumière s’appelle bonté, justice, vérité. Discernez (dokimazô) ce qui plaît au Seigneur. Ne vous associez pas
aux œuvres de ténèbres ; démasquez-les plutôt ». Encore une fois,
on reconnaît les œuvres de lumière à leurs fruits. On retrouve la charité
(bonté) et la justice.
Ce passage cite encore un autre critère : celui de
la vérité. Il y a un lien très fort entre la lumière et la
vérité. Jésus avait
dit : « Qui fait la vérité vient à la lumière ». Le
propre de la lumière est de mettre au grand jour, d’aider à voir clair. Celui
qui agit dans la vérité n’a pas peur de la lumière. Par contre, ce qui n’est
pas vrai, ce qui ne peut s’avouer, cherche à rester caché dans l’ombre.
Plus loin, au ch. 6, Paul appelle au combat
contre les forces des ténèbres : « Rendez-vous puissants dans
le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l’armure de Dieu, pour
pouvoir résister aux manœuvres du diable. Car ce n’est pas contre des
adversaires de chair et de sang que nous devons lutter, mais contre les
principautés, contre les puissances, contre les régisseurs de ce monde de
ténèbres, contre les esprits du mal. » (Ep 6, 10-17)
Ø
Mais Paul rappelle que Satan
lui-même peut se déguiser en ange de lumière (cf. 2 Co 11,
14). Mais même lorsque les fruits sont apparemment
bons, la "queue de serpent" trahira toujours l’action de l’esprit
mauvais ; et celui qui a le « tact affiné », la
« connaturalité de l’amour », dont nous parlions précédemment, repère
cette « queue de serpent ».
Ø Paul pose des éléments de discernement par rapport à la question de savoir si l’on peut ou non manger de la viande sacrifiée aux idoles. Ce discernement pourrait être transposé par rapport à la communion dans un culte réformé… Il y a comme plusieurs éléments d’un discernement :
- Manger de la viande sacrifiée aux
idoles : pourrait apparaître d’abord comme un sacrilège.
- Pour un chrétien, cette viande est comme
une autre, elle a rien de plus rien de moins.
Ø - Mais je dois pendre garde que mon comportement ne devienne pas cause
de trouble ou de chute pour un autre
frère ou sœur : « Mais prenez garde que cette liberté dont vous
usez ne devienne pour les
faibles occasion de chute » (v. 9) La charité doit primer sur la liberté
Ø - 10, 23 : « Tout est
permis, mais tout n’est pas profitable. Tout est permis, mais tout n’édifie
pas. Que personne de vous ne cherche son propre intérêt, mais celui
d’autrui… »
- 10, 31 : « Soit donc que
vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, que ce soit
toujours pour la gloire de Dieu. »
Rm 14, intitulé la
charité envers les faibles, est comme un condensé des divers critères de
discernement :
Ø 5. « Celui-ci préfère un jour à un autre ; celui-là les estime tous pareils : que chacun s’en tienne à son jugement (discernement) » Discernement
Ø 7. « Nul ne vit pour soi-même comme nul ne meurt pour soi-même. Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. » Foi au Christ
Ø 13. « Il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber » Charité
Ø 14. « Je le sais, j’en suis certain devant le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi, mais seulement pour qui estime un aliment impur ; en ce cas, il l’est pour lui. » Conscience
Ø 17 « Le règne de Dieu n’est pas question de nourriture ou de
boisson, mais justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.
Celui qui sert le Christ de cette manière est agréable à Dieu et approuvé par
les hommes. Poursuivons donc ce qui favorise la paix et l’édification
mutuelle » (Rm 14, 17) Critères de la charité,
de la construction de la communauté, de la justice, de la joie
et de la paix dans l’Esprit Saint.
Le critère de la paix est très important : le trouble, l’agitation, l’inquiétude, aussi bien en soi qu’autour de soi, ne sont pas du bon Esprit. Par contre, ce qui contribue à la paix en soi et autour de soi vient de Dieu. Les compagnes de la paix sont la justice, et la joie dans l’Esprit Saint, qui sont les principaux signes de l’avènement du Royaume de Dieu.
Ø 20. « Tout est pur assurément, mais devient un mal pour l’homme qui mange en donnant du scandale. 21. Ce qui est bien, c’est de s’abstenir de viande et de vin et de tout ce qui buter ou tomber ou faiblir ton frère. » Charité et témoignage
Ø 23 « Celui qui mange malgré ses doutes est condamné, parce qu’il agit sans bonne foi et que tout ce qui ne procède pas de la bonne foi (conscience) est péché. » Conscience
- Chez St Jean, le critère de la foi au Christ, et le critère de
la charité qui authentifie la foi.
- Chez St Paul, la fidélité à l’enseignement des apôtres (critère
de la foi) ; la transformation intérieure du croyant, la
croissance ; la charité, critère suprême de la conduite
chrétienne ; la liberté intérieure ; la paix, la justice
et la joie dans l’Esprit Saint ; la lumière, la vérité, le
souci d’être vrai. Le respect de la conscience.
Ø A l’opposé de ces signes qui authentifient un
chemin guidé par l’Esprit de Dieu, Paul donne des signes du mauvais esprit :
« Altération ou affaiblissement de la foi, (…) peur, découragement ou
perte de tout espoir, affadissement de l’amour qui peut tourner à la
détestation ou à la révolte, trouble et inquiétude à la place de la paix,
tristesse mortelle à la place de la joie, tromperie et besoin de cacher au lieu
de vérité, obscurité intérieure chassant toute clarté » (J ean Gouvernaire, Mener
sa vie selon l’Esprit, cit, p. 38)
Ø Il faut être conscient de l’ambiguïté d’un
signe isolé : Satan peut se déguiser en ange de lumière. Il faut tenir
compte à la fois de plusieurs signes, et surtout les resituer dans un ensemble.
Il faut « replacer chaque événement dans un mouvement d’ensemble.
Car, pris isolément, découpé dans le temps sans avant ni après, un événement
garde une signification ambiguë. (…) La signification d’un événement spirituel
n’apparaît qu’une fois l’événement resitué dans le déroulement d’une vie
personnelle ou collective, dans la continuité d’une expérience suffisamment
cohérente, tout comme le mot n’acquiert son sens exact et précis que dans la
phrase ou le discours. » (Gouvernaire, op. cit., p. 39)
Ø
Le
discernement comporte deux pôles indissociables :
- Une part d’intuition et de souplesse, une part qui fait appel aux sens (le sentir spirituel) ; le discernement ne peut donc être enfermé dans des règles préfabriquées qu’il suffirait d’appliquer
- Un part plus rationnelle, faisant appel à l’intelligence. Le
discernement n’est donc pas totalement désordonné. « Le
"sentir" doit rester soumis à la critique, à la lucidité de
"l’intelligence" » (Gouvernaire,
op. cit., p. 42)
Ø
« L’objectif est
d’atteindre un amour clairvoyant, qui conduise à la vraie liberté spirituelle »
(Gouvernaire, op. cit., 14)
« Et le repère ultime sur lequel s’oriente le discernement pour
choisir ce qui convient le mieux n’est autre que la croissance de tous et de
chacun pour constituer le Corps du Christ » (Gouvernaire, op. cit., p. 42)
Maret Michel, Communauté du Cénacle au
Pré-de-Sauges