q L’Epître aux Romains, si elle n’est pas une synthèse théologique de
Paul, est ce que l’apôtre appelle deux fois dans cette lettre son
« Évangile » (2,16 ; 16,25 ; c’est donc le cœur de la
Bonne nouvelle qu’il annonce aux païens. (cf. TOB p. 447)
q Notez que le terme Esprit revient 16 fois dans le chapitre.
q A la fin du ch. 7, Paul décrivait le conflit intérieur de l’homme pécheur, conflit comme porté à son paroxysme : « Je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. (…) Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi. » (v. 15. 18-20)
C’est une vraie situation d’aliénation que provoque le provoque le péché, puisqu’il contredit les aspirations profondes de l’être humain
q Le ch. 8 décrit la libération de l'homme que va apporter le Christ, et la vie chrétienne qui en découle ; une vie forcément dans l’Esprit.
q Paul commence par un cri de victoire solennel : v. 1-2 : « Il n’y a donc maintenant plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. Car la Loi de l’Esprit, qui donne la vie en Jésus-Christ m’a libéré de la loi du péché et de la mort. »
q Paul, pour exprimer cette libération, utilise paradoxalement le mot loi. On va regarder ce qu’il y a derrière ce terme qui nous est aujourd'hui un peu antipathique.
q En utilisant la formule "loi de l'Esprit", Paul fait comme une
synthèse de plusieurs passages de l’Ancien Testament : Jr 31, 33 :
« Voici l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël après ces
jours-là, oracle de Yahvé. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je
l’écrirai sur leur cœur. » Ez 36, 26-27 : « Je vous
donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de
votre chair le cœur de pierre et vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en
vous mon esprit et je ferai que vous
marchiez selon mes lois. » La promesse faite par Dieu d'une alliance
nouvelle, où il inscrirait sa Loi sur le cœur de l'homme, et où il mettrait en
lui son propre Esprit, se réalise ici.
q Cette loi de l'Esprit peut être identifiée avec la loi du Christ, dont St Paul a parlé en Ga 6,2: "Portez les fardeaux, les uns des autres; accomplissez ainsi la loi du Christ". Aussi en Ga 5, 14 : « Une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude : tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cette loi du Christ est le dynamisme intérieur, venant de l'Esprit, qui a animé Jésus tout au long de sa vie, et qui le poussera à aimer les hommes jusqu'au don de sa vie, prenant ainsi sur lui le mal de l’humanité.
q St Augustin avait ces merveilleuses formules qui expriment bien ce qu’est cette loi de l’Esprit, ou loi du Christ : "La liberté est une volupté ... Que Dieu t'enchante et te voilà libre". « Aime et ce que tu veux, fais-le ! »
q St Jacques, lui, parle de Loi de liberté : 1, 25 : « Celui qui au contraire se penche sur la Loi parfait de liberté et s’y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant. » 2, 12 : « Parlez et agissez comme des gens qui doivent être jugés par une Loi de liberté. »
q Dans l’Epître aux Galates, que l’on appelle parfois la Charte de la liberté chrétienne, Paul décrit l’œuvre de salut accomplie par le Christ comme une libération : Ga 5, 1 : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés. Donc, tenez bon et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage. » Ga 5, 13 : « Vous en effet, mes frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. » Les chrétiens sont des êtres libres (ou devraient l’être).
q Un peu plus loin dans notre ch. 8, au v. 21, Paul parle de « la liberté et la gloire des enfants de Dieu ».
q La mission du Christ est de libérer, au sens fort du terme. Cf. Luc 4, 18-19. Ainsi, de même que Dieu a libéré le peuple hébreu de la servitude en Egypte, de même le Christ nous libère, par son Esprit, de toutes nos servitudes, toutes nos aliénations intérieures. Il nous fait vivre de la liberté des enfants de Dieu.
q St Paul dit aussi en 2 Co 3,17 : "Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté".
q On peut remarquer la dimension trinitaire du passage. Et que le processus de résurrection auquel est appelé le chrétien est le même que celui par lequel a passé le Christ. Il y a un parallèle très étroit entre les deux. Dans la mesure où je vis de la vie du Christ ressuscité et que je suis habité par son Esprit, je suis appelé à la même résurrection que lui. La vie éternelle est déjà commencée.
q
La clef de compréhension de la Pâque chrétienne
est le principe du passage par la mort pour s’ouvrir à la vie ; il s'agit
d'une mort pour la vie. Ce principe théologique se retrouve de fait déjà dans
la nature.
q La nature s'épanouit dans un cycle incessant entre la mort et la vie. Nous sommes
actuellement au printemps, et nous assistons à une véritable explosion de vie.
Mais il ne faut pas oublier que cette explosion s’est préparée tout au long de
l’hiver, et même déjà en automne, voire vers la fin de l’été. Une grande partie
des plantes ont laissé mourir leur feuillage en automne, pour refaire un
feuillage neuf au printemps, un feuillage sain, débarrassé de ses parasites et
maladies. Le compost, merveilleuse source de croissance pour les
plantes, est composé des résidus morts de la végétation.
Au plan de la biologie générale, J. Dausset, prix Nobel de physiologie et de médecine en 1980, soulignait que la mort est un rouage essentiel à l'émergence et à la montée de la vie, une nécessité pour la progression de l'espèce
Plus encore, au plan de la croissance de l'organisme, les
biologistes ont montré que celle-ci s'opère nécessairement par la mort de
certaines cellules (appelée apoptose), pour
la formation normale des membres, sans quoi on aboutit à des
monstruosités anatomiques, et même à la mort de l’embryon. A la fin de notre
existence, sur les milliards de cellules que nous avions à la naissance,
presque toutes seront mortes et auront été remplacées par d'autres.
q Y. Chabert a une très belle image pour exprimer l’incontournable passage par la souffrance, sans pour autant la magnifier : «Jamais je ne rendrai grâce pour la pure souffrance car en elle-même, elle n'est pas porteuse de valeur. Elle dégrade. Et pourtant, Dieu opère "à travers elle". Dieu ressuscite radicalement des hommes à travers elle. Des fleurs merveilleuses poussent dans ce fumier et sans ce fumier là, ces fleurs n'auraient pas poussé. Alors ? Dire cela, est-ce donner valeur à la souffrance ? Est-ce rendre grâce pour elle ? Non. Ce n'est pas du fumier que j'aime rendre grâce... mais des fleurs que, par je ne sais quel mystère, Dieu arrive à faire pousser dedans!». (dans "Vulnérable devant Dieu", in Prier, nov. 1997, p. 7)
q Khalil Gibran : « Quand fut venu l’automne, je récoltai toutes mes peines, mes épreuves, mes souffrances, et les semai dans mon jardin. Au printemps, le jardin fut jonché de fleurs magnifiques et multicolores. Et les gens de mon village me dirent : "Quand reviendra l’automne, nous donneras-tu de ces semence, afin que nous puissions les semer dans notre jardin ?" »
q V. 14-17 : Un passage de l’Epître également trinitaire : Esprit, Abba – Père, Christ.
q Un Esprit qui fait de nous des fils adoptifs de Dieu, et par conséquents des héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. Encore une fois, il y a un parallèle étroit entre le Christ et le chrétien : le chrétien est appelé à vivre ce que vit le Christ, et à vivre de la même vie divine que lui.
q Une image qui se retrouve souvent chez Pères de l’Église : Nous participons à la nature de Dieu comme le fer rouge participe à la nature du feu tout en restant du fer.
15.
Vous avez reçu un Esprit de fils adoptif qui nous fait nous écrier :
Abba,
Père !
q Etonnamment, ce cri que nous nous poussons sous l’impulsion de l’Esprit est le même que celui de Jésus au jardin des Oliviers, lors de son agonie : « Abba, Père, tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe. Pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc 14, 36) La seule occasion où les disciples ont « surpris » Jésus appeler Dieu Abba. Donc une appellation assez exceptionnelle, d’autant plus étonnant qu’elle devient celle qu’utilise le chrétien.
q TOB 473, note z : « C’est le mot familier de l’enfant : papa. Inconnu dans le vocabulaire religieux du judaïsme, il est l’expression de l’intimité filiale, pleine de familiarité et de tendresse (…) Notre filiation adoptive nous y fait participer. »
q Il ne s’agit pas ici simplement d’une prière, mais d’un cri, quelque chose qui vient d’au fond de soi, qui prend tout l’être (krazô). Un parallèle en Ap 12, 1-2 nous renvoie aux douleurs de l’enfantement : « Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! (…) elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. » Des commentateurs ont vu dans cette Femme dans les cris de l’enfantement la figure de l’Eglise, dont nous sommes tous les membres. Nous sommes tous en travail d’enfantement, et ce cri Abba, Père ! est peut-être le cri de ce qui tente de naître en nous. L’arbre qui cache la forêt, ou la souffrance qui masque l’enfantement !
q Le v. 17 emploie en grec trois fois le préfixe sun
qui signifie avec. Il exprime une solidarité, une union au
Christ très forte, aussi bien dans la filiation divine, la souffrance que
la glorification. En Rm 6, 6, Paul va même jusqu’à dire que sur la croix, nous
avons été co-crucifiés. Une solidarité avec le Christ en toute
chose. Cela se retrouve en plusieurs endroits de ce chapitre : nous sommes
mis comme au même niveau que le Christ.
q On retrouve ce couple souffrance – gloire du verset précédent. Il y a comme un lien indissociable entre le couple mort –vie et ses dérivés.
q Jésus disait juste avant sa Pâque, Jn 16, 21 : « La
femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est
venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient
plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. » Les
souffrances du Christ et sa mort sont des douleurs d’un enfantement. Or, Jésus
est la tête du Corps qu’est l’Eglise et dont nous sommes les membres. Col
1, 18 : « Il est le Principe, le premier né d’entre les morts. » Comme dans un accouchement, si la tête est
passée, le corps va suivre.
q Dieu nous a « prédestinés à reproduire
l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères. »
(v. 29) Le Christ est l’image, le modèle de ce que nous sommes appelés à
devenir.
Les chrétiens sont dans les douleurs d’un
enfantement à la vie divine, enfantement à la créature nouvelle. St Paul dit en
2 Co 5, 17« Celui qui est en Jésus-Christ est une création
(créature) nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau
est là. » Enfantement qui n’est jamais pleinement réalisé sur cette
terre.
q Si Paul a une vision assez négative de notre corps, sûrement influencée par la philosophie grecque qui cherchait la libération de la matière considérée comme mauvaise. Mais il ne suit pas pour autant cette philosophie : pour le chrétien, la matière n’est pas appelée à être éliminée, mais à être transformée, transfigurée. Et cela doit se réaliser à travers un processus de gestation et d’enfantement. Il en est probablement d’ailleurs de même pour toute la création, selon ce passage, et aussi le livre de l’Apocalypse qui parle d’une terre nouvelle et d’un ciel nouveau. L’univers entier a été racheté par le Christ, et est appelé à être transfiguré.
L’image des douleurs de l’enfantement pour l’ensemble de la création est très parlante : elle montre une création en évolution, en progression, et cela implique des cataclysmes, des bouleversements climatiques, des extinctions d’espèces, …. Cette image donne une explication à la souffrance dans le monde, y compris celle de l’être humain.
q M. Zundel : Dans la pensée de Zundel, notre vie comporte deux dimensions:
- L'univers physique est comme le placenta de notre condition corporelle: c'est lui qui nous permet de vivre en nous procurant l'oxygène, l'eau, la nourriture, le soleil, etc. Le corps est pour ainsi dire le cordon ombilical qui nous relie à cet univers physique. La mort n'est que la rupture de ce cordon.
- L’être humain a aussi une dimension spirituelle, qui présente un caractère d'immortalité, et n'est pas atteinte par la mort physique. Si nous sommes vivants spirituellement, la mort biologique n'est alors que la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers physique. Cette mort, mettant un terme à la gestation qu'est l'existence terrestre, est la naissance à la vie définitive.
Ø La notion de vie nouvelle, ou nouvelle naissance, est fondamentale dans le Christianisme, elle se retrouve tout au long du NT. Jésus disait à Nicodème : « En vérité, en vérité je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit. » (Jn 3, 5-6). On retrouve ici cette opposition chair – esprit, la naissance opérant le passage de l’un à l’autre.
Ø Être chrétien, c’est naître à une vie nouvelle, à la vie d’enfant de Dieu. C’est le cœur de la révélation chrétienne.
Ø Cette nouvelle naissance est commencée lors de notre baptême, mais sous forme de semence. Cette semence est appelée à être mise en terre, germer et à croître tout au long de notre vie. Il y a des étapes dans notre naissance, comme lors d’un accouchement : d’abord la tête, plus le tronc, les jambes et enfin les pieds. Cet engendrement se fait grâce à la collaboration de notre liberté.
q Dans ce domaine, comme dans tout le domaine de l’être chrétien, il y
a le donné ; il y a ce qui doit être activé, sans quoi ce donné reste
comme endormi.
L’image
des graines est à ce sujet très éclairante. Toutes les graines, une fois arrivées à maturité, sont en dormance.
Quelque chose doit casser ce mécanisme de dormance pour les activer. Ainsi, on
a trouvé des graines de blé dans les pyramides d’Egypte, et on les a fait
germer. Donc, il leur fallait un peu d’eau pour qu’elles puissent germer.
D’autres ont un tégument très dur qui empêche l’eau de pénétrer. Quelque chose,
doit percer ce tégument pour que l’eau puisse pénétrer. Ce peut être le gel,
les intempéries, l’usure, le feu,…
Il y
a des chrétiens qui restent en état de dormance…
q L’espérance chrétienne se rapproche de la mémoire du futur des
Hébreux. Se souvenir du futur est tout naturel pour un oriental. Le
peuple hébreu vit très fort de la mémoire du futur. Il la proclame à
chaque célébration de la Pâque : Le Dieu qui nous a fait sortir de la
maison d’esclavage, qui nous a fait traverser la Mer Rouge à pied sec, qui nous
a conduits en terre promise, est le même qui continue son œuvre dans l’histoire
d’aujourd’hui et de demain. Car Dieu est le même, hier, aujourd’hui et demain. C’est
se rappeler ce à quoi nous sommes appelés ; l’espérance, c’est la
certitude de ce qui va advenir.
La femme qui va enfanter vit aussi cette mémoire du futur : elle se souvient du futur qui l’attend : la naissance de l’enfant, la joie d’entendre ses premiers cris… Elle vit déjà de la joie de la naissance, et cette joie l’encourage, la porte.
q Comme conclusion de cette libération par l'Esprit, Paul fait remarquer que n'en possédons que les prémices; nous attendons aussi la pleine réalisation du salut et de la transfiguration de notre être. La notion de prémices est intéressante, car elle signifie un don partiel qui annonce et garantit la plénitude du don total devant venir.
q Quels sont ces prémices que j’ai pu constater ou que je constate dans ma vie ? Prémices qui sont pour moi promesse de ce que Dieu veut réaliser dans l’avenir…
q Les v. 18-27 font état d’un triple gémissement : celui de la création, celui des enfants de Dieu, et celui de l’Esprit (suntenazô)
q Les deux premiers sont assez clairs à comprendre : il s’agit d’un cri de douleur lors d’un enfantement. La création qui gémit, ce sont peut-être les cataclysmes naturels.
q Le troisième gémissement est plus mystérieux : pourquoi l’Esprit gémit-t-il de la même manière que ces douleurs d’enfantement de la création ? Pourquoi Paul utilise-t-il le même terme ? Peut-être parce que c’est aussi pour une naissance ; naissance de l’Esprit en nous-mêmes, pour qu’il devienne la vie de notre vie ; naissance de la vie divine en nous. Peut-être aussi parce que le passage pour entrer en nous est étroit….
q Dans les v. 28-30, Paul décrit le plan du salut de Dieu par une impressionnante série de participes.
q Etonnamment, Paul utilise pour glorifiés le même temps (aoriste) que pour les participes précédents : pour Paul : nous sommes déjà ressuscités dans le Christ.
q Bible de Jérusalem 1637, note K : « Dieu a tout ordonné à la gloire qu’il destine à ses élus (…) et dont ils sont déjà, comme par anticipation, revêtus.» Le but de toute l’histoire du salut, de tout ce que Dieu a fait dès la création du monde, c’est la glorification de l’être humain, c’est qu’il partage sa propre gloire.
Maret Michel, Cénacle au Pré-de-Sauges