Ø Il y a un
lien entre la beauté et l’amour. C’est ce qu’exprime bien A. Gouzes : « C’est la beauté qui éveille l’amour,
parce que tout à coup celui, celle, que l’on aime nous apparaît au regard de
notre cœur avec un reflet que nul autre n’a vu. L’amour rend beau et en même
temps éveille la beauté cachée, unique de l’autre. Seule la voit celui qui
regarde avec amour. C’est un mystère profond. Si la beauté ne peut être évacuée
dans la rencontre humaine, de même on ne peut l’évacuer dans la relation
mystique à Dieu. » (Tychique 165, p. 26)
Ø
A toutes les étapes de sa vie, aussi bien avant
qu’après sa conversion, St Augustin a
été fasciné par la beauté, a été un amoureux de la beauté. On peut parler chez Augustin d’une mystique de la beauté. Selon lui, l’amour est la
beauté de l’âme, aimer rend beau : « Il nous a
aimés le premier et nous a donné de l’aimer. Jusque là nous ne l’aimions pas.
En l’aimant, nous devenons beaux. Or le péché rend notre âme laide, en aimant
Dieu, elle devient belle. Quel est cet amour qui rend belle l’âme
aimante ? Dieu, lui, est toujours beau. Sa beauté ne s’altère ni ne change
jamais. Celui dont la beauté est éternelle nous a aimés le premier. (…) Comment
deviendrons-nous beaux ? En aimant celui qui est éternellement beau.
Plus grandit en toi l’amour, plus grandit la beauté, car l’amour est la beauté
de l’âme. (…) Il n’avait "ni beauté ni éclat" (Is 53, 2),
pour te donner éclat et beauté. Quel éclat ? Quelle beauté ? Ceux de
l’amour. Parce qu’en aimant, tu t’élances, et que dans ton élan tu aimes. Déjà
tu es beau : mais ne te regardes pas toi-même, de peur de perdre ce que tu
as reçu ; regarde-le, Lui, à qui tu dois la beauté. Ne pense à être beau
que pour Lui qui t’aime. » (Commentaire de la Première épître de
saint Jean IX, 9) Le chrétien devient donc beau par ressemblance à celui
qu’il imite. L’âme devient belle par des relations harmonieuses, autrement
dit justes, empreintes
d’amour.
Ø
Le siège de la beauté est notre cœur. Nous
sommes appelés à retrouver la source de la beauté dans notre cœur. L’éthique, par l’harmonisation de l’agir
humain, nous dessine le chemin pour retrouver cette source de la beauté.
Ø
On
peut dire que « l’amour de la beauté ouvre à l’amour tout court. »
Et que l’amour ouvre à la beauté. « La beauté est comme
l’épanouissement, le couronnement de la bonté. (…) L’esthétique
apparaît comme le couronnement, la plénitude harmonieuse de l’éthique. On n’y
fait plus seulement ce qui est bien, on y fait le bien de telle sorte ou à tel
degré que ce bien devient beau. »
(Mgr G. Wach, Conférence
sur la notion de beau, p. 9)
Ø
P. Ide dit que « éthique et esthétique vont de pair. » Agir
bon et beauté sont comme les deux versants d’un même sommet.
Ø Il y a un terme issu du grec, la philocalie, qui signifie l’amour du beau. Et un recueil acétique justement appelé Philocalie, ce qui signifie que le but de l’ascèse, le but de l’agir humain, n’est pas seulement la bonté, mais aussi la beauté, et qu’elle devrait rendre l’être humain à la fois bon et beau, rayonnant de la beauté divine
Ø
Pour
le philosophe de l’Antiquité grecque Socrate,
le beau, avant d’être une notion esthétique, est une notion éthique, est lié
à l’agir humain ; il consiste en une certaine manière de vivre :
« La beauté, il la voit en l’homme, lorsqu’il accomplit l’action bonne
et vertueuse. » (R. Barman, La
beauté selon Socrate, in Sources N° 5, 2005, p. 228) La vraie beauté est donc celle d’un agir droit, celle
d’une âme qui marche vers sa plénitude, vers sa perfection.
On se rappelle l’adage célèbre de Socrate :
« Connais-toi toi-même ! » Or, « se connaître
soi-même, c’est découvrir que l’homme est destiné à agir bien. Chaque science
nous amène à devenir meilleurs dans le domaine concerné. Aucun musicien ne
souhaite, par la pratique de son art, devenir moins bon musicien. C’est que
tout homme désire, même s’il ne le sait pas, c’est devenir meilleur, puisque
telle est la vie heureuse, et la vraie beauté est celle d’une âme qui marche
vers la perfection. » (R. Barman, op. cit., p. 232)
Ø O. Clément : « L’homme est appelé à devenir
libérateur ou créateur de beauté en rendant ressemblante l’image de Dieu qui le
fonde et l’appelle. Toute notre vie est un cheminement de l’image à la
ressemblance et la ressemblance est participation. » (Tychique
164, p. 48)
Ø Selon la Bible, l’être humain a été
créé à l’image de Dieu. L’être humain est beau, il est beau de la beauté
même de Dieu, parce qu’il est l’image de Dieu, celui qui est « la beauté de toutes les beautés. »
(St Augustin)
Ø Mais les versets bibliques utilisent
un deuxième terme pour qualifier le
rapport entre l’être humain et Dieu: la ressemblance.
L’image désigne
plutôt l’ordre de la création, de la nature : c’est la nature humaine
qui est donnée lors de l’acte créateur ; un capital de base, identique
chez tous les humains.
La notion de ressemblance est plus dynamique ; elle renvoie à la dimension
historique de la nature humaine, et à son évolution. La ressemblance désigne
une tâche à accomplir, un devenir à assumer. Elle est une potentialité et
implique la participation de l’homme. L’être humain devient toujours plus
ressemblance de Dieu par des choix et des actes libres, orientés vers le
bien.
Parménide, philosophe de l’antiquité grecque, exhortait
ses auditeurs à faire de leur vie une œuvre d’art.
Selon St
Basile, un Père de l’Église,
à la manière dont un peintre exécute un portrait, nous sommes les artisans de
notre propre ressemblance. Nous
peignons jour après jour notre autoportrait éternel.
Ø X. Thévenot : « Par la grâce de Dieu, nous sommes les artistes de nos vies. (…) Je dirai volontiers que nous sommes les sculpteurs de nos vies. Tout notre génie créatif devra se mettre dans le modelage de ce "matériau » reçu de Dieu afin de faire œuvre belle pour lui » (Une éthique au risque de l’Évangile, p. 67) La vie humaine est un travail d’artiste : par ses choix, par ses actes, l’homme est l’artiste ou l’artisan de sa propre de son être, de sa vie, artiste ou artisan d’une œuvre belle.
Histoire de l’œuvre d’art : C. Lewis : « Il n’appartient pas à tous de créer une œuvre d’art extérieure, comme une peinture ou un livre, mais tout le monde crée une œuvre d’art intérieure, sa vie, l’histoire vraie de sa vie (qui est une Histoire Sainte). Tout le monde crée aussi un personnage : soi-même. Dieu se contente de nous donner le matériel de la vie. A nous de donner une forme, au moyen de nos choix. La première œuvre de créativité d’une personne est de devenir soi-même. Nous peignons sans cesse notre autoportrait éternel. Chaque choix est un coup de pinceau. Nous sculptons notre propre ressemblance. Chaque action est un coup de ciseau » (Pourquoi Dieu nous fait-il souffrir, p. 138-139).
Ø Est artiste de sa vie celui qui sait bien vivre, celui qui d’une existence chaotique, passe à une existence belle, harmonieuse, parce qu’elle a un sens, une cohérence, un cadre, une certaine discipline.
E. Bianchi a écrit un article intitulé Marche vers l’harmonie de ta vie (Panorama, sept. 2005, p. 44) Ainsi qu’il le met en évidence, le projet de Dieu sur l’être humain est un projet de vie bonne, belle et heureuse. Et c’est un désir, une exigence inscrite en tout être humain. Et ce projet se réalise par un certain art de vivre. Le but du salut, dans la Bible et en particulier dans le NT, est de transformer la vie de l’être humain en une vie bonne, bonne et heureuse. « Le Nouveau Testament révèle alors que le salut commence ici, sur la terre, comme un art de vivre. » (E. Bianchi, ibidem) Le salut chrétien est donc un certain art de vivre, être artiste de sa vie.
Ø
Selon Augustin, la beauté s’obtient par un
chemin de purification, en harmonisant sa vie et son agir : « Quand
l’âme se sera réglée et ordonnée et qu’elle se sera rendue harmonieuse et
belle, elle osera alors voir Dieu et la source même d’où découlent toute vérité
et le père même de la vérité. (…) Je ne dirai rien de plus, sinon que nous est
promise la vue d’une Beauté, dont l’imitation rend tout le reste beau. »
(De Ordine, II, 51)
Ø
La
beauté de l’être humain vient de la beauté de son âme, et cette beauté intérieure vient
de la beauté de Dieu. L’âme devient belle par ressemblance à ce qu’elle
choisit, par imitation de la beauté de Dieu.
Ø
Le
véritable vêtement du Chrétien est la charité qui rend beau. Il y a un accent qui est mis dans
la Règle de St Augustin sur la beauté de l’amour fraternel.
Ø
Nous
sommes le temple de Dieu, et la beauté ainsi que la solidité de ce temple dépend de
l’ajustement, de l’ordre, de l’harmonie entre les différents éléments de la construction, que sont les différentes personnes.
Par la concorde et l’unité, les chrétiens concourent à la beauté de ce temple.
Ø
Le 2ème récit de la
création, en Gn 2, 4-15, insiste sur la nécessité de travail de
l’homme pour que l’œuvre de création de Dieu arrive à son aboutissement: « Au
temps où Dieu fit le ciel et la terre, il n’y avait encore aucun arbuste des
champs et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car Yahvé Dieu n’avait
pas encore fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver
le sol. (…) Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit
l’homme qu’il avait modelé. (…) Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le
jardin pour le cultiver et le garder. » Dieu veut que l’homme
participe à son œuvre de création. Il veut faire de lui un collaborateur, un
cocréateur d’un monde beau.
1 Co 3, 9 : « Nous sommes les
collaborateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de
Dieu. »
Ø Selon
l’expression de H. Bergson, l’homme
est créé créateur. Créé à
l’image et à la ressemblance du Dieu créateur, l’être humain est appelé à une
fécondité, appelé à être cocréateur de beauté aux côtés de Dieu Et lorsqu’il reste
relié à sa Source en Dieu, l’homme est réellement cocréateur de beauté. (cf. O. Clément, Tychique 164, p. 45)
Ø
Le
terme poète vient du grec poïein, qui signifie faire ou créer.
Dans ce sens, l’être humain est poète, il est artiste de sa vie, de ce
monde ; il est appelé à créer, transformer et recréer ce monde sans cesse
aux côtés de Dieu. (cf. Mgr B. Blanchet, p. 5) Sa vie est appelé à devenir une
poésie, ou comme disait M. Zundel, une
« symphonie d’amour ». Notre travail de
chrétien, travail de cocréateur, consiste à faire advenir de la beauté en
ce monde : « Chaque fois que nous travaillons et oeuvrons dans et
pour la beauté, nous retrouvons la musique et l’harmonie profonde des choses. »
(C. Tavin, Tychique 164, p. 8)
Ø
Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus : « Aimer ses sœurs, ou plus encore les
éduquer, ne consistera pas pour elle à détecter ou à corriger leurs fautes ou
leurs défauts, mais à découvrir leur beauté, même et surtout si elle est cachée
à ses yeux : "Jésus l’Artiste des âmes est heureux qu’on ne s’arrête
pas à l’extérieur, mais que pénétrant jusqu’au sanctuaire… on en admire la
beauté." » (Troas N° 23, oct. 2001, p. 30, la citation interne
est de Ste Thérèse de Lisieux)
Ø
Je
suis parfois frappé, dans la nature, par la beauté de certaines fleurs,
à côté desquelles on passerait sans s’apercevoir, on marcherait même dessus.
Mais lorsque je les prends en photo avec un objectif macro qui agit comme une
loupe, la finesse et la beauté de leurs dessins et de leurs couleurs est
extraordinaire. Autrement dit, il ne
faut pas rester à la première impression, mais au contraire faire l’effort
d’examiner de plus près.
Ø Anthony
Bloom, moine orthodoxe : « A moins de
regarder une personne et de voir la Beauté en elle, nous ne pouvons
l’aider en rien. On n’aide pas une personne en isolant ce qui ne va pas chez
elle, ce qui est laid, ce qui est déformé.
Le Christ regardait toutes les personnes
qu’Il
rencontrait, la prostitué, le voleur, et voyait la Beauté cachée en eux.
C’était peut-être une Beauté déformée,
abîmée, mais elle était néanmoins Beauté, et Il en faisait en sorte que cette beauté
rejaillisse.
Chacun de nous est à l’image de Dieu, et chacun de
nous est semblable à une icône endommagée.
Mais si on te donnait une icône
endommagée par le temps, par les événements, ou profanée par la haine des
hommes, tu la traiterais avec tendresse, avec respect, le cœur brisé. Peu t’importerait qu’elle soit abîmée ; c’est au malheur qu’elle soit abîmée que tu
serais sensible.
C’est à ce qui reste de sa Beauté, et non à ce qui en est perdu, que tu t’attacherais de l’importance ».
Maret
Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges