Il y avait un roi
amoureux des fleurs, des plantes et des arbres qu’il avait plantés dans un
jardin magnifique. Il prenait lui-même grand soin de son jardin. Il aimait, le soir,
se promener dans les allées et se laisser ravir par la beauté des couleurs et
la variété des parfums.
Un jour, il dut
partir pour un long voyage. A son
retour, quelle ne fut pas sa surprise de constater que beaucoup de ses plantes et de ses arbres étaient en train de
mourir ! Le pin avait perdu presque toutes ses aiguilles. Le roi lui
demanda ce qu’il lui était arrivé. Le pin répondit : « J’ai regardé
la vigne plantée tout près de moi et j’ai remarqué les magnifiques raisins
qu’elle produisait pour faire le vin. Je suis devenu bien triste de ne pas
pouvoir en faire autant. Alors, je me suis mis à dépérir en me disant :
"Je suis tellement
inutile qu’il vaut mieux cesser de vivre !" »
Le roi se tourna vers
la vigne et vit qu’elle était aussi en
train de mourir. Il l’interrogea sur son malaise. « Pendant des jours, lui
dit-elle, j’ai admiré le rosier, et respiré le parfum subtil de ses fleurs. Je
me suis désolé à la pensée que jamais je ne pourrai produire une fleur aussi
magnifique et un parfum aussi raffiné. Désespérée, j’ai commencé à ne plus me
nourrir. »
Le roi continua
l’exploration de son jardin. Il trouva, à sa grande surprise, une petite fleur
bleue, toute rayonnante et pleine de vie, qui se nommait Bien-Aise. Quel ne fut
pas son bonheur de trouver enfin une plante en plein épanouissement dans son
jardin. Il lui dit alors : « Comment se fait-il que tu sois si belle,
alors qu’autour de toi les autres plantes dépérissent ? » Et elle de
lui répondre : « Pendant un certain temps, je me suis désolée de
constater que jamais je ne serai aussi grande que le pin avec ses magnifiques
aiguilles, que jamais je ne porterai des raisins comme la vigne, que jamais je
ne répandrai le parfum de la rose. A me comparer ainsi aux autres, je suis
devenue déprimée au point de vouloir me laisser mourir. Mais je me suis rappelée que c’est toi, ô roi magnifique, qui avait choisi
de me planter ici. Alors, je me suis fait la réflexion suivante :"Je suis donc si importante à ses yeux qu’il
m’avait choisie parmi tant d’autres." C’est alors que j’ai pris la
décision de vivre, [d’être moi-même] et de devenir aussi belle que possible. » (J. Monbourquette, Je
suis aimable, p. 38)
Ø
Cette
histoire, c’est un peu notre histoire à chacun. Nous avons toujours la tendance
à nous comparer aux autres, et c’est notre grand malheur. Car on trouve
toujours des qualités chez les autres que nous n’avons pas. Au lieu de nous
situer face à nous-mêmes et face à Dieu, nous nous situons face aux autres. De
ce fait, nous ne nous autorisons pas à être nous-mêmes.
Ø
On a déjà
parlé lors de la 1ère soirée du besoin d’identité et de l’identité
compensatoire. La persona et l’ombre de la fois précédente le
formulaient d’une autre manière. Le faux moi n’est qu’une formulation différente
de ces mêmes réalités. Le faux moi, c’est lorsque j’essaie d’être rosier
alors que je suis une vigne. C’est lorsque j’essaye d’être poule alors que je
suis un aigle.
Ø J. Bradshaw explique très bien la genèse de ce faux moi : « La pire blessure que l’on
puisse infliger à un enfant, c’est de rejeter son moi authentique. Lorsqu’un
parent est incapable de reconnaître la légitimité des sentiments, des besoins
et des désirs de son enfant, celui-ci sent qu’on rejette son vrai moi et se
trouve ainsi forcé de bâtir un faux moi. Pour mieux se croire aimé, l’enfant
blessé façonnera un comportement en se conformant aux attentes présumées
de ses parents. Son faux moi se développera au fil des ans. (…) Graduellement,
le faux moi deviendra ce que la personne croit réellement être ; elle en
oubliera que ce moi n’est qu’une adaptation, une sorte de mise en cène inspirée
d’un scénario écrit par quelqu’un d’autre. » (Retrouver l’enfant en
soi, p. 41)
Ø Selon A. Grün,
pour devenir soi-même, il faut refuser le rôle mortifère qui a été joué pendant
des années. Accéder à sa vraie identité est comme une nouvelle naissance,
un relèvement, une sorte de résurrection. (cf. Jésus au paralytique :
« Lève-toi ! » (égeire
en grec : le
terme qui est utilisé pour la
résurrection du Christ)
Ø A. Grün : « Pour parvenir au soi, je
dois me débarrasser du petit moi. Je dois descendre dans mes profondeurs et
découvrir le véritable noyau de ma personne. Mais souvent les hommes ont du mal
"à descendre de leur hauteur et à rester en bas. On redoute en premier
lieu une perte de prestige social." (…) Seul celui qui a découvert ce noyau
intérieur, son vrai moi, possède un authentique sentiment de sa valeur
personnelle. Celui qui est en contact avec le soi est indépendant de l’opinion
d’autrui. Il se trouve, il trouve sa dignité. Et il devient capable de rester
chez lui, de se supporter. » (Développer
sa valeur personnelle, p. 29 ; la citation interne est de G. Jung)
Ø On ne peut s’aimer soi-même
si l’on ne se réconcilie pas avec sa vie, son histoire, si l’on ne consent pas
(consentir dans le sens fort du terme) à ce qu’est ma vie et ce qu’elle a fait
de moi. Consentir c'est-à-dire choisir (rechoisir). Choisir
et non pas subir. Choisir même ce que nous n’avons pas voulu, tous les
conditionnements, les déterminismes de l’existence.
Consentement non pas
dans le sens de fermer les yeux
sur une réalité négative, voire de l’appeler bien ; ni dans le sens de
tolérer les injustices et le mal en laissant faire. Il y a parfois de saines
révoltes contre les injustices de ce monde. Mais consentement dans le
sens de ce que Freud appelait
« le principe de réalité » : une acceptation du réel qui ne peut être
changé. Face à une réalité que je ne peux changer, essayer de me changer
moi-même et d’accueillir cette réalité en gardant la paix intérieure. C’est ce
que V. Frankl rappelle constamment : « Face à une situation que tu ne peux changer, tu peux te changer
toi-même. » Mais la
révolte intérieure, en laissant fermenter en soi le mal subi, la résignation,
en ruminant intérieurement contre le coupable, ne sont pas des attitudes
bénéfiques, ni pour moi, ni pour changer la situation négative. J. Philippe dit très justement qu’
« on ne peut transformer de manière féconde le réel que si l’on
commence par l’accepter. » (La liberté intérieure, p. 33)
Consentement dans une vision d’espérance, dans le sens de ce que disait St Paul en Rm 8, 28 : « Tout concourt au bien de ceux qui
aiment Dieu. » St paul disait encore : « Ne
te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien. »
(Rm 12, 21) J. Philippe : « C’est
une vérité absolument fondamentale : Dieu est capable de tirer profit de
tout, du bien comme du mal, du positif comme du négatif. C’est en cela qu’il
est Dieu, et qu’il est le "Père tout-puissant" que nous confessons
dans le Credo. » (La liberté intérieure, p. 44)
Ø
Il est
difficile de dire oui pleinement à ce que nous sommes. Nous voudrions toujours
être autrement, mieux.
Ø J. Philippe :
« La personne que Dieu
aime avec la tendresse d’un Père, qu’il veut rejoindre et transformer par son
amour, ce n’est pas la personne que j’aurais aimé être, ou que je devrais être.
C’est celle que je suis, tout simplement. » (La Liberté intérieure, p. 30)
Ø Nous n’avons pas besoin
d’être quelqu’un de bien, ou une personne idéale, au-dessus du lot, pour
être aimé. J’ai le
droit, même et surtout aux yeux de Dieu, d’avoir des limites, des insuffisances,
d’être imparfait. J’ai droit à l’erreur. Je dois refuser la contrainte d’être
en fait autre chose que ce je suis.
Ø S’aimer soi-même implique
d’accueillir la vie telle qu’elle est, et non pas telle que j’aurais souhaité
qu’elle soit. Choisir les événements de ma vie, en y consentant vraiment, en
posant un acte de liberté, et non pas les subir. Vivre, et non pas attendre de
vivre dans l’espoir d’un hypothétique meilleur. On peut passer à côté de la vie
en restant constamment projeté dans l’avenir, et en passant ainsi à côté du
réel.
Ø
C’est
aussi le sens de la parole du Christ : « Ma vie, nul ne me la
prend, mais c’est moi qui la donne. » (Jn 10, 18) Passer du subi au
choisi, du subi au don.
J. Philippe : « Par
le consentement libre, la vie prise devient une vie donnée. (…)
Notre liberté a toujours ce merveilleux pouvoir : faire de ce qui nous
est pris (par la vie, les événements, les autres…) quelque chose qui est
offert. (…) Par notre liberté, il n’est aucun événement de notre vie, quel
qu’il soit, qui ne puisse recevoir une signification positive, être
l’expression d’un amour, devenir abandon, confiance, espérance, offrande… Les
actes les plus importants, les plus féconds de notre liberté ne sont pas tant
ceux par lesquels nous transformons le monde extérieur que ceux par
lesquels nous modifions notre propre
attitude intérieure, pour donner un sens positif à quelque chose, en nous
appuyant en ultime instance sur la ressource de la foi, selon laquelle nous
savons que de tout sans exception Dieu peut tirer un bien. » (La
liberté intérieure, p. 57-58)
Il y a un passage de notre Règle de vie qui dit : « Ton cheminement sur les sentiers de la vie variera au cours des années. Il y a des années de bonheur, des années de souffrances ; des temps d’abondance, des temps de dénuement ; (…) Tout cela fait partie de la vie, et cela vaut la peine de ne pas s’arrêter en chemin. Tout peut devenir occasion de croissance, de naissance. » (ch. 13)
Ø
Grün : « La réconciliation avec sa propre histoire fait
également partie, pour Jung, du sentiment de sa valeur propre. (…) Chacun doit
assumer la responsabilité de sa vie. Il doit accepter son passé comme le
matériau qu’il est prêt à façonner. (…) Je ne cesse de dire aux gens que
j’accompagne : "Ton histoire est ton capital." (…) Dieu veut
naître en moi d’une manière unique. » (Développer sa valeur personnelle, p. 30-31) Précisément
à travers mon histoire.
Ø
Quand on
s’est réconcilié avec son histoire, on en perçoit le sens, le sens de ses
événements, même les plus dramatiques. C’est ce que disait le Christ aux
disciples d’Emmaüs : face à ceux-ci qui ne comprennent pas les
souffrances, la crucifixion et la mort du messie sur la croix, le Christ relit
ces événements dans la lumière de l’Écriture, dans la lumière de Dieu. Il leur
dit : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances
pour entrer dans la gloire. » (Lc 24, 26) Ne fallait-il pas non
pas dans le sens d’une fatalité, mais comme d’une nécessité vitale. C’est
ce que j’appelle la pascalisation de son histoire : lire son
histoire dans la lumière pascale pour en découvrir le sens devant Dieu.
Ø En Hébreu, le même mot, davar, signifie à la fois événement – Parole. La Parole de Dieu, ce sont les événements relus par le peuple sous le regard de Dieu, et qui deviennent Parole, qui deviennent Histoire sainte : l’Événement devient Parole. Cette Parole permet de regarder différemment le présent et d’envisager l’avenir dans une vision d’espérance, dans la lumière de Dieu.
Nous sommes aussi appelés à
relire les événements de notre vie sous le regard de Dieu, pour qu’ils
deviennent Parole pour notre vie, pour en faire une Histoire sainte. Faire le deuil des événements de notre vie,
c’est transformer des événements douloureux, négatifs, incohérents, en une
histoire qui a un sens, parce que conduite par Dieu, en une Histoire Sainte.
Ø
Pour
s’aimer soi-même, pour s’accepter soi-même, pour développer un sentiment de sa
propre valeur, il est important de prendre conscience de son unicité. A. Grün, « Il s’agit aussi de
découvrir son unicité. Chaque homme représente une image unique que Dieu s’est
faite de lui seul. Thomas d’Aquin est d’avis que chacun de nous exprime Dieu en
ce monde d’une manière originale. Le monde serait plus pauvre si chacun d’entre
nous n’exprimait pas Dieu d’une manière unique. (…) Chaque être humain est une
parole divine incarnée. » (Développer, p. 23-24)
Ø Malheureusement, les
dévalorisations continuelles qui ont pu marquer notre enfance nous ont
probablement communiqué un sentiment d’unicité négatif : sentiment
d’inutilité, de médiocrité, d’infériorité, de nullité, sentiment d’être moche,
maladroit, …. Nous aurons par conséquent
à convertir ce sentiment d’unicité négatif en sentiment positif, en découvrant
les richesses qui sont uniques en nous, et que personne d’autre n’a. C’est du
reste le regard que Dieu a sur nous. Nous avons à trouver ce regard de Dieu sur
nous. Nous avons à nous considérer comme précieux les uns envers les autres,
comme précieux aux yeux de Dieu.
Ø Selon J. Monbourquette, il y a trois conditions
pour une juste estime de soi : la reconnaissance de ses aptitudes,
mais aussi de ses limites,
faiblesses ou fragilité, et enfin le refus de se comparer. Trois
conditions qu’il faut tenir ensemble.
Ø La troisième condition est peut-être la plus difficile : Nous avons toujours tendance à nos comparer, et c’est notre grand malheur. Quelqu’un a dit que la comparaison est un poison qui envenime les relations. Je ne vais pas développer une bonne estime de moi parce que je me juge meilleur que les autres. A. Grün disait que « tant que je me compare aux autres, c’est toujours à mon détriment. (…) Quand quelqu’un a un sentiment déficient de sa propre valeur, il va comparer, qu’il le veuille ou non. » (Développer, p. 62) La comparaison est à la fois un signe d’un manque d’estime de soi, et d’autre part entretient cette estime déficiente.
Ø C. Rainville : « Tant que nous voulons prouver aux autres ce que nous valons, c’est que nous n’y croyons pas nous-mêmes. Lorsque l’on s’est reconnu, on n’a plus besoin que les autres nous reconnaissent. » (Je me crée une vie formidable, p. 88)
Ø Nous pouvons développer une estime de nous-mêmes fondée sur l’agir, sur des qualités, sur des compétences, sur un style de vie, un standing : cette estime de soi est fondée sur l’avoir, le paraître, elle est conditionnelle, et elle est donc boiteuse. Une estime de soi authentique est fondée sur l’être, sur ce que je suis, et ne doit pas de ce que j’ai, même mes qualités. Il en est parfaitement de même pour le regard que j’ai sur le prochain.
Ø
Nous devons de même pas faire dépendre notre estime de nous
même du regard que les autres ont sur nous. Car alors nous renforçons le faux moi. Lorsqu’on
qu’on veut trop plaire aux autres, nous renonçons à une part de nous-mêmes.
Tout notre malheur est que nous fondons notre estime de nous-mêmes sur la
confirmation extérieure, ou sur ce que P. Ide
appelle le « rassurement
affectif ». C’est une manière de chercher le soi à l’extérieur, alors
que nous ne pouvons le trouver seulement à l’intérieur de nous. De plus, la
confirmation extérieure ne renforcera jamais l’estime de soi.
Ø
Faire
dépendre son estime de soi des autres, c’est accorder un pouvoir aux autres sur
soi-même : je
deviens ce que les autres attendent de moi, ou ce que je pense que les autres
attendent de moi. Je permets d’une certaine manière à mon entourage de décider
de ma vie, de ce que je suis. A.
Grün : « Beaucoup ne peuvent édifier un sentiment de leur
propre valeur parce qu’ils donnent aux autres un pouvoir sur eux-mêmes. Ils ne
sont pas chez eux, ils sont toujours chez les autres. » (Développer
sa valeur personnelle, p.63)
Ø Avoir une bonne estime de soi, c’est oser être soi-même, c’est se libérer de ce que les autres pensent de nous, c’est la fidélité à ce que nous sommes profondément.
Ø
En fin
de compte, nous devrions cesser de nous évaluer nous-mêmes, de nous mesurer nous-mêmes. Car celui qui a
une bonne estime de soi n’a pas besoin de s’évaluer. Du reste, l’évaluation
personnelle sert toujours à se comparer aux autres. Cf. expérience personnelle des courses en montagnes :
pendant longtemps, j’étais toujours très attentif au temps que je mettais pour
réaliser un parcours. Il a fallu des années pour que je me débarrasse de cette
habitude. Je vois maintenant qu’elle avait pour but de me comparer aux autres
et d’essayer de conforter mon estime de moi-même.
Ø Pour avoir une bonne estime de nous-mêmes, nous
devons cesser de nous identifier aux autres, aux personnes que nous admirons, à
notre travail, à nos compétences, pour découvrir ce que nous sommes profondément.
J’ai des compétences, mais je ne suis pas mes compétences. Inversement, du côté
négatif, je peux dire j’ai des colères, mais pas je
suis pas colérique, car je fais alors de la colère une
identité. Car si un jour j’ai un
accident ou une maladie qui m’handicape et que je perds mes compétences, ne
suis-je plus moi-même ? A.
Grün : « Nous devons nous désidentifier pour trouver notre
soi spirituel. »
Ø Conclusion : Se
libérer du faux moi, devenir vraiment soi-même, c’est vivre conformément
ce que je suis profondément. Cela permet une pleine acceptation de nous-mêmes. Cela permet d’être en harmonie avec
soi-même, avec les autres, avec la création, avec Dieu.
Michel Maret, Communauté du
Cénacle au Pré-de-Sauges